Karim Jaâfar revisite la calligraphie arabe

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Karim Jaâfar est assurément un des grands calligraphes arabes de demain. Après avoir brisé un tabou en mélangeant l’image et l’écriture, il a développé un style bien à lui basé sur la symbolique du geste. Entièrement autodidacte, il est fier aujourd’hui d’avoir réussi à sortir la calligraphie de son image religieuse et scripturale pour la projeter dans le monde de l’Art contemporain. Interview.

karim1.jpgUne calligraphie de style Jaâfar. C’est ce à quoi souhaite arriver Karim Jaâfar à travers un art qu’il conçoit comme un ambassadeur de la culture arabe à travers le monde et notamment en Occident. Et il semble bien parti, tant sa patte est d’ores et déjà reconnaissable entre mille. Couleurs et symbolisme du geste, son travail a su évoluer pour s’affranchir de l’image religieuse qui colle à la calligraphie arabe. A 33 ans, celui qui avait jeté un pavé dans la mare en introduisant des images dans ses œuvres, travaille aujourd’hui sur une écriture plus figurative et suggestive. Et les amateurs d’art ne s’y trompent pas. Il a reçu, le 19 mai dernier, le prix de la création artistique de la Journée Espace 13 [[<*>L’association Espace 13 a exposé une soixantaine d’artistes pour faire découvrir de nouveaux talents dans un cadre haut de gamme]]organisée dans le prestigieux cadre de l’hôtel Crillon à Paris. Il nous explique son parcours initiatique, sa quête et sa démarche artistique. Une démarche placée sous le signe du partage, de l’échange et de la découverte.

Afrik.com : Comment avez-vous découvert la calligraphie ?

Karim Jaâfar :
Malgré mes 13 ans, la première chose que j’ai comprise en arrivant en France c’est qu’ici on ne savait rien sur nous, sur notre écriture, notre civilisation, notre culture. A l’époque, je ne comprenais pas pourquoi les Français ne comprenaient ni ne parlaient l’arabe. Alors au collège, j’ai commencé à écrire en arabe les prénoms des élèves. Parce que je voulais un peu leur apprendre ma langue, pour installer un véritable échange entre eux et moi. Pour qu’ils sachent au moins que nous existons, que nous ne venons pas d’un pays nu. Ce n’est pas la faute des enfants s’ils ne connaissent rien de ma culture, disons que l’histoire n’est pas étudiée pour la mettre en valeur. J’ai compris que cette écriture les intéressait profondément. Pour eux, je faisais quelque chose de magique alors que je pratiquais juste une écriture que j’ai appris dans mon pays jusqu’à l’âge de 13 ans. J’ai compris qu’il y avait là quelque chose de fort à partager au niveau culturel. Mais je ne voulais pas le faire à une échelle scolaire. Il fallait que je travaille véritablement cette écriture et c’est comme ça que j’ai rencontré la calligraphie.

Afrik.com : Vous avez appris seul ou vous avez suivi des cours ?

Karim Jaâfar :
Je suis autodidacte. J’ai commencé à me former à travers les livres, puis je suis rentré au pays pour étudier avec mon frère qui est professeur d’arts appliqués. Et je suis retourné en France où j’ai été pris en main, au lycée, par un autre professeur d’arts appliqués, Monsieur Claude Jambu, pour travailler tout ce qui est technique, couleur et travail dans l’espace. Parallèlement, je travaillais toujours l’écriture arabe. J’ai réalisé ma première exposition à 17-18 ans.

Afrik.com : Votre calligraphie est unique mais elle a beaucoup évolué. Comment expliquez-vous ces évolutions ?

Karim Jaâfar :
J’ai rencontré un public qui avait certains préjugés quand à la calligraphie arabe. Les gens pensaient souvent connaître les choses. Quand je faisais une œuvre où je marquais « la paix » ou « l’amour » en arabe, beaucoup pensaient qu’il s’agissait d’un texte religieux. A l’époque, je ne comprenais pas ces a priori à l’égard de mon travail. Puis j’ai saisi que c’est la technique qui leur faisait penser à ce qu’ils avaient pu voir dans les mosquées au Maroc ou ailleurs. Comme je n’ai pas pu les convaincre avec des mots, j’ai franchi un étape dans cet art en le mélangeant avec l’image. Ce qui n’avait jamais été fait auparavant. J’ai mélangé les deux cultures, arabe et occidentale, pour innover et développer une calligraphie qui m’appartient. Elle a attiré beaucoup de gens. Car ils essayaient de comprendre ce qu’il y avait d’écrit à travers l’image. Ce qui fait qu’ils ne voyaient plus la calligraphie comme un art « religieux » mais comme un art à part entière.

Afrik.com : Depuis, il semblerait que vous soyez encore passé à une autre étape de votre art…

Karim Jaâfar :
Aujourd’hui je commence, effectivement, à abandonner l’image, parce que j’ai trouvé une technique, qui m’est propre, que je développe uniquement à travers le geste. J’ai créé une technique très gestuelle. Mon geste représente l’image. Si je travaille, par exemple, sur le mot « Lumière » et bien ce mot prendra la forme d’une bougie. Il n’y aura rien de dessiné, que de l’écriture. Mon objectif est que les Occidentaux lisent ma calligraphie sans comprendre l’arabe. Finalement je travaille une calligraphie contemporaine. Ce qui explique, sans doute, le fait que j’arrive à exposer dans de grandes galeries, où cet art n’était jusque-là jamais encore entré. Face à mon travail, les gens font désormais abstraction de la calligraphie et la contemplent uniquement comme de l’art. Je suis obligé de leur dire que ça reste avant tout de la calligraphie et je leur explique ce que telle œuvre signifie. Il y a là un double sens dont je suis très fier. C’était là mon objectif. Je voulais qu’elle soit reconnue au-delà des traditions.

Afrik.com : Finalement vous avez réussi à dissocier complètement la calligraphie de l’image religieuse qui lui est d’ordinaire associée ?

Karim Jaâfar :
La religion et la culture sont deux choses différentes. La religion est quelque chose de très personnel, je suis moi-même musulman pratiquant. La culture est plus liée à la tradition, c’est un appel et un rappel vers les ancêtres, c’est une transmission de savoirs. Et si on arrive à faire la différence entre la religion et la culture on fait un vrai pas vers l’autre.

Afrik.com : Avez-vous été influencé dans votre travail par d’autres calligraphes?

Karim Jaâfar :
Je n’ai jamais été inspiré ou influencé par les autres calligraphes parce que je voulais inventer ma propre technique. Un style que je laisserai à l’histoire.

Afrik.com : Comment travaillez-vous ? Par croquis, par esquisse, directement ?

Karim Jaâfar :
Je travaille à partir du geste et on ne peut pas revenir sur le geste. Chaque erreur est fatale. Avant de trouver le bon geste, il y a des déchets. Car le bon geste vient avec la concentration, pas avec la technique. La concentration est même plus importante que le travail en lui-même. Je peux commencer une œuvre à minuit pour la finir à 8 heures du matin, sachant que la calligraphie peut prendre 2 heures de travail. Le reste est uniquement de la concentration. Chaque geste doit sortir de l’intérieur. Qu’il soit petit ou grand, il doit être fait en une seule fois. Ce qui fait que chaque calligraphie est unique.

Afrik.com : Vous travaillez par collections ?

Karim Jaâfar :
J’ai trois collections : une image-écriture, une avec les gestes et une avec des pierre précieuses et des feuilles d’or pour donner un côté précieux au trait et à la lettre arabe. Mais je ne crée pas pour créer, je travaille selon mon émotion. Je ne travaille pas pour stocker.

Afrik.com : Enseignez-vous votre art ?

Karim Jaâfar :
J’ai toujours donné des cours dans les écoles, dans les centres culturels, dans les associations. Aujourd’hui je suis formateur à l’IUFM (Institut universitaire de formation des maîtres, ndlr). En deux ans, j’ai formé 73 profs d’arts appliqués. Et j’ai vu certains d’entre eux, qui sont artistes en dehors de leur métiers d’enseignants, représenter des gestes de calligraphie arabe dans leurs toiles. J’ai, en ça, atteint un de mes grands objectifs.

Afrik.com : Comment est perçu votre travail dans le monde arabe ?

Karim Jaâfar :
Ça a été mal pris quand j’ai cassé le côté tabou de la calligraphie en mélangeant image et écriture. Non pas par les intellectuels arabes mais par les religieux. Pour eux, je trahissais cet art, car la religion interdit toute représentation figurative. Mais quand je les avais en face de moi et que je commençais à leur expliquer ma démarche pour amener les gens à aimer notre culture, ils comprenaient et acceptaient mieux les choses. Aujourd’hui ça va beaucoup mieux. Je suis sollicité par les associations, notamment religieuses, qui veulent que j’anime des ateliers de calligraphie.

Afrik.com : Vous avez réussi à dresser un pont entre le monde arabe et les autres cultures. Quelles sont aujourd’hui vos sources de fierté ?

Karim Jaâfar :
Quand je donne des cours dans les écoles primaires, les enfants sont toujours très admiratifs devant les lettres arabes ou la façon ancestrale dont on fait de l’encre, avec de la laine et des déjections de mouton. Je ne peux expliquer leur sourire ou la façon dont ils captent ces messages, mais c’est une émotion extrêmement forte que de leur faire partager cela à leur âge. Ma deuxième fierté est que la calligraphie est aujourd’hui demandée par de grands galeristes. Là, nous avons une clientèle qui s’intéresse exclusivement à l’art. Quand j’arrive à vendre une calligraphie au même prix qu’une toile, c’est une émotion encore une fois inexplicable. Et puis il y a une certaine reconnaissance de la part du monde arabe. Aujourd’hui quand les religieux voient ma calligraphie et son évolution, surtout ceux de ma génération, qui ne connaissaient la calligraphie qu’à travers l’écriture coranique, ils sont fiers de cette culture, surtout quand ils la voient dans de grandes galeries.

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