Kafo Jiginew : « la banque des pauvres » du Mali

Le prix Nobel de la paix décerné vendredi dernier à Mohammad Yunus, le Bangladais père du microcrédit, récompense les organismes qui viennent en aide aux exclus du système bancaire à travers le monde. C’est le cas de Kafo Jiginew. Le plus important établissement de microfinance du Mali a soutenu les projets de 218 000 personnes depuis 1987. Son directeur, Alou Sidibe, répond aux questions d’Afrik.

Alou Sidibe, le directeur de Kafo Jiginew (« union des greniers » en langue bambara), le plus grand établissement de microfinance du Mali, est heureux. Vendredi dernier, le Bangladais Mohammad Yunus, père du microcrédit et fondateur de la Grameen Bank, a reçu le prix Nobel de la paix. Une distinction qui récompense toutes les entreprises qui se battent sur la planète afin que les plus pauvres, rejetés par le système bancaire, puissent également avoir accès au crédit. Depuis 1987, Kafo Jiginew s’y attache sans relâche. En 19 ans, le réseau de mutuelles d’épargne et de crédit est venu en aide à près de 218 000 personnes. Il dispose aujourd’hui de 18 milliards de FCFA d’actifs. Créé à l’origine par et pour les cotonculteurs, il intervient de plus en plus en zone urbaine, notamment auprès des femmes. Son directeur, Alou Sidibe, gestionnaire de formation « passionné » et « convaincu de l’efficacité » de son travail, répond aux questions d’Afrik.

Afrik : Le prix Nobel de la paix a été attribué vendredi dernier à celui qui est considéré comme le père du « microcrédit ». Quelle a été votre réaction ?

Alou Sidibe :
Je vous avoue que nous avons été très honorés à travers ce prix décerné au professeur Mohammad Yunus et à la Grameen Bank, une référence dans le domaine. C’est une institution efficace et rentable qui a fait un travail immense pour aider les personnes exclues du système bancaire. Cela nous réconforte dans notre activité quotidienne.

Afrik : Certains organismes de microcrédit mettent l’accent sur l’épargne, les autres, comme la Grameen Bank, sur le crédit. Sur quel modèle Kafo Jiginew a-t-elle été fondée ?

Alou Sidibe :
Notre organisation n’a pas été conçue sur le modèle de la Grameen Bank. Nous sommes une coopérative mutuelle d’épargne et de crédit. Nous privilégions le premier au deuxième, au contraire de la Grameen Bank. Mais le principe de base reste à peu près le même. Nous aussi nous avons développé des programmes spécifiques destinés aux populations les plus démunies. C’est le cas du crédit d’épargne avec éducation, lancé en 1996. Nous débloquons le crédit, nous assurons des cours d’éducation et enfin nous poussons les femmes à faire de la petite épargne. Car ce sont elles qui sont les plus pauvres et donc les plus concernées par ce type de contrats. Elles forment des groupes de solidarité de six ou sept personnes, et c’est ‘un pour tous, tous pour un’ : le principe de base du microcrédit. Chacune s’engage à prendre un crédit, mais la caution est solidaire.

Afrik : Vous avez créé ce programme car le système privilégiant l’épargne était insuffisant ?

Alou Sidibe :
Nous nous sommes aperçus que nous créions nos propres exclus. Le système de crédit d’épargne est aussi destiné à des exclus. Mais certaines catégories de la population n’ont pas du tout la possibilité d’épargner. Ils sont les plus pauvres parmi les pauvres. Alors nous leur offrons le crédit et l’éducation, après quoi ils épargnent.

Afrik : L’éducation constitue une part importante du travail de Kafo Jiginew

Alou Sidibe :
C’est la clé du succès. Car d’une manière générale, ces personnes n’ont même pas de projet bien ficelé. Il me revient cet exemple de villageoises qui ont souscrit un crédit éducation avec nous et qui ont continué à exercer les mêmes activités dans le marché. Nous sommes directement intervenus pour leur répartir les tâches afin qu’elles ne se concurrencent pas inutilement. Certaines ont fait de la teinture, d’autres ont développé un petit commerce…

Afrik : Kafo Jiginew est née en zone rurale mais tant à se développer en zone urbaine…

Alou Sidibe :
Elle a été créée par et pour les cotonculteurs. C’est pourquoi nous étions principalement installés dans les zones cotonnières du Mali. Aujourd’hui, eux aussi s’organisent pour développer d’autres activités, plus rentables. Kafo Jiginew reste un réseau majoritairement rural, mais il se diversifie depuis un certain nombre d’années. Nous intervenons en zone urbaine pour participer à la promotion des PME, à Bamako et dans les capitales régionales du Mali.

Afrik : Les autorités se rendent-elles compte de l’importance du travail abattu par les entreprises de microcrédit ?

Alou Sidibe :
Oui. Et nous sommes soutenus par le gouvernement, qui a élaboré depuis 1998 des plans d’action dans ce sens. Un ministère entier est dédié à la promotion de la microfinance. Demain, je vais assister à Bamako à une réunion sous-régionale sur la microfinance et la création d’emplois. Cela les intéresse car ils savent que nous sommes efficaces.

Afrik : Est-il possible de faire du crédit sans épargne ?

Alou Sidibe :
C’est possible, mais à un moment, cela revient assez cher. On reproche parfois aux entreprises de microfinance leurs taux d’intérêts assez élevés par rapport à ceux des banques. Le problème est que lorsque nous ne mobilisons pas les épargnes, nous sommes obligés de nous retourner vers les banques. Or, devenir un intermédiaire entre la banque et le créditeur est facteur de renchérissement du taux. D’autre part, le microcrédit se caractérise par un service de proximité. Nous disposons de 145 agences au Mali. La Grameen Bank, par exemple, en a plus de 1 800, avec 17 400 employés… Tout cela a un coût. Si le microcrédit n’est pas géré rationnellement, l’institution peut avoir du mal à assurer son équilibre. Le taux d’intérêt à Kafo Jiginew est de 2% par mois, soit 24% sur 12 mois, pour des prêts allant de 120 000 à 10 millions de FCFA. Nous mobilisons 35% de notre épargne, le reste devant être couvert par les banques.

Afrik : Quelle proportion représente la part de crédit sans épargne dans les activités de Kafo Jiginew?

Alou Sidibe :
Environ 20% de nos crédits sont accordés sans apport, essentiellement pour les femmes. Elles sont les plus pauvres car elles n’ont pas accès aux terres et sont les plus frappées par l’analphabétisme. Sur les 218 000 membres de l’organisation, près de 35% sont des femmes.

Afrik : Pouvez vous nous parler d’un client dont la réussite vous est restée en mémoire ?

Alou Sidibe :
Il y a beaucoup d’exemples. Mais j’ai en tête le cas de cette femme divorcée, avec huit enfants, et qui vivait dans des conditions très difficiles. Un jour, cela fait douze ans, elle a eu écho de nos activités et est venue avec ses copines pour constituer un groupe solidaire. Elle a commencé à vendre des produits dans son village, puis s’est mise à la restauration. Elle a ouvert son propre compte, a diversifié ses activités et emploie aujourd’hui quinze personnes dans son restaurant. J’y mange régulièrement et il est connu pour sa bonne cuisine. Elle a pu envoyer ses enfants à l’école fondamentale et au lycée et a même pu poursuivre la construction de sa maison.