Kafka au royaume chérifien

Quatorze jeunes Marocains, tous adeptes de hard-rock, ont été condamnés à de la prison ferme pour délits de satanisme et d’apostat. La société civile, choquée, crie son incompréhension et organise la riposte.

De la prison ferme. C’est le verdict que le tribunal de première instance de Casablanca-anfa a requis jeudi 6 mars à l’encontre de quatorze jeunes Marocains. Leur crime : être des adeptes d’un style musical, le hard-rock, et du code vestimentaire qui l’accompagne, tous deux visiblement peu appréciés au royaume chérifien. Traduction juridique d’une tendance culturelle: délits de satanisme et d’apostat. Les activités des condamnés ayant été jugées susceptibles  » d’ébranler la foi d’un musulman « .

Procès kafkaïen

Le procès s’est ouvert le 19 février dernier, trois jours après que les quatorze jeunes, dont plusieurs appartenaient à des groupes de hard-rock, aient été arrêtés.  » En flagrant délit  » a d’abord affirmé la police alors que la plupart d’entre eux ont été saisis à leur domicile, ce que reconnaîtra la justice. Le ton est donné. S’en suivent des séances aux allures kafkaïennes où la légèreté des accusations, des arguments et des preuves ne peuvent que discréditer la machine judiciaire marocaine. Comment, en effet, reprocher sérieusement à un accusé de s’habiller en noir, de porter les cheveux longs, d’arborer une boucle d’oreille, de fréquenter un café décoré en grotte ou encore de décorer sa chambre avec un serpent en plâtre rouge ?

Les condamnations vont de un mois à un an de prison ferme pour les jeunes sans antécédents judiciaires, avec expulsion du tenancier égyptien du café au terme de sa peine. Jusque-là, les musiciens marocains n’ont jamais été ennuyés. Ils ont pourtant donné des concerts dans des hôtels, des facultés, sont passés sur les télévisions nationales et ont même participé à des festivals sponsorisés par le ministère de la Culture. Que cherche donc à prouver la Justice avec un procès si inique ?

La riposte s’organise

Le verdict en tout cas ne laisse pas insensible la société civile qui depuis quelques jours déjà fait savoir dans la presse son incompréhension.  » Où sont les magistrats pour (…) remettre dans le droit chemin ceux qui abusent de leur pouvoir, corriger ceux qui veulent museler la liberté d’expression, châtier ceux qui ont détourné à leur profit les ressources de la nation, rendre justice aux petites gens écrasées par les vicissitudes du quotidien, pendant que les intouchables se pavanent au dessus des lois ?  » s’exclame Rida Lamrini dans le quotidien L’Economiste.

 » Avec ce procès, nous avons pris une claque en pleine figure. Mais nous allons nous battre pour connaître les véritables tenants et aboutissants « , avoue Fayçal. C’est la raison pour laquelle il a décidé, avec un collectif, de lancer une pétition sur Internet .Un sit-in est aussi prévu à Casablanca mercredi prochain.

La démocratie en danger

La liberté est en danger, c’est ainsi que les Marocains ont reçu le verdict. Il y a quelques mois déjà, la mouvance islamiste modérée, le PJD, parti de la justice et du développement, demandait au Parlement l’interdiction du nouveau film de Nabil Ayouch à cause de scènes jugées trop osées et demandait que le réalisateur marocain rembourse l’aide publique qui lui avait été octroyée. Peu avant, la présence de centres culturels étrangers était remis en cause. Enfin, ce fut au tour de Laurent Gerra, un humoriste français, de faire les frais de la politique islamiste. L’entrée de son spectacle à Casablanca fut prise d’assaut par un nombre important d’islamistes. Le procès des quatorze jeunes Marocains ne serait-il donc qu’un autre mauvais signe pour une démocratie en construction ?