Journalistes persécutés en RDC : une « situation berlusconienne à la congolaise »

Le premier « Forum International sur la liberté de la presse, pour les droits de l’homme et contre l’impunité » en République démocratique du Congo (RDC) a eu lieu ce jeudi 27 mars à Paris, au Press Club de France, au Pullman de Montparnasse. Reportage.

Le « Forum International sur la liberté de la presse, pour les droits de l’homme et contre l’impunité » en RDC, qui s’est déroulé ce jeudi 27 mars, a pour objectif la création d’un « Observatoire pour la liberté de la presse en Afrique ». D’après le journaliste Roger Bongos du média Afrique Rédaction, co-organisateur de ce forum, la première mission de l’Observatoire consistera à « sensibiliser les Etats africains sur la liberté de la presse, et à les convaincre que le respect de cette liberté est garant de bons investissements étrangers ». « Quand un mauvais rapport sort des bureaux d’organismes comme l’ONU sur le niveau de démocratie d’un pays, les investisseurs se montrent plus frileux », a-t-il déclaré à Afrik.com.

Selon Freddy Mulongo, du média Réveil FM International, co-organisateur du forum, le fait de « parler sur la liberté de la presse, les droits de l’homme et contre l’impunité, c’est exorciser la peur qui habite en chaque être humain pour mieux la transcender. C’est aussi briser le silence assourdissant, mieux l’omerta qui caractérise la République démocratique du Congo en ses violations massives des droits de l’homme. » « Les autorités congolaises profitent du fait de cette omerta « loi du silence » pour zigouiller en toute impunité », a-t-il déclaré. Et d’ajouter : « Au fait, la pancarte qui caractérise le mieux la République démocratique du Congo aujourd’hui : « C’est silence, on zigouille en toute impunité » ! »

Les débats ont commencé par une minute de silence, en hommage à tous les journalistes et militants disparus en RDC, et partout dans le monde. De nombreux intervenants ont fait le déplacement à l’image du secrétaire générale de la Fédération Internationale des ligues des Droits de l’Homme (FIDH), Paul Nsapu Mukulu, qui regrette qu’en RDC, pays qui a pourtant ratifié la quasi-totalité des instruments de promotion et de protection des droits de l’Homme, des journalistes et des défenseurs des droits de l’Homme sont « assassinés chaque année » et que les coupables restent « impunis ». Selon lui, « le droit à la vie et à l’intégrité physique n’est pas appliqué » en RDC où les journalistes vivent une « situation berlusconienne à la congolaise ».

« Il faut croire en la République démocratique du Congo ! »

Emue, une ancienne journaliste de Radio Okapi est venue témoigner des sévices qu’elle a vécus lorsqu’elle était en activité à Kinshasa. Le 21 janvier 2008, alors qu’elle réalise un reportage sur la magistrature, elle écrit que Joseph Kabila, en tant que chef de l’Etat, ne peut pas être au-dessus de la magistrature et qu’il n’est donc pas en mesure de la diriger. Cette action, qu’elle a qualifié de « dictature », visait, selon elle, à donné la possibilité à Kabila de modifier la Constitution. Après sa sortie du Palais du peuple, quatre militaires se seraient emparés d’elle avant de la « rouer de coups » et de la « déshabiller » sous la pluie. Traumatisée, elle finira par prendre un aller simple pour Paris.

Emboîtant le pas à ce témoignage, Lanciné Camara, journaliste guinéen et président de l’Union internationale des journalistes africains, a adressé un message à tous les journalistes et militants congolais : « Il faut croire en la République démocratique du Congo ! Je vous fais confiance et je vous encourage à toujours rester debout et incorruptible ! », a-t-il lancé.

16 journalistes congolais assassinés en 10 ans

La responsable du bureau Afrique à Reporters Sans Frontières (RSF), Cléa Kahn-Sriber, présente à la première table ronde, a rappelé le nombre de journalistes tués en RDC en moins de 10 ans : 16. Selon elle, « les autorités judiciaires ne combattent pas les impunités car elles sont peut-être à l’origine de ces exactions ».

La célèbre avocate mauritanienne et activiste des droits de l’Homme Fatimata Mbaye a fait un bref état des lieux de la presse dans son pays. Elle fustige le fait que « chaque tribu à sa télévision ou sa revue », ce qui remet en question « l’unité nationale ». Elle a rappelé que les blogueurs sont également la cible de persécutions, « notamment au Maghreb » où certains d’entre eux sont « tués » pour avoir publier, par exemple, des articles blasphématoires. Fatimata Mbaye, qui n’a pas sa langue dans sa poche, a pointé du doigt la presse politique qui ne dénonce jamais les dérives des politiciens. Ces journalistes qui, affirme-t-elle, se taisent en échange « d’enveloppes ».

Au Maroc il existe une « relative liberté d’expression »

Un bref tour d’horizon de la situation des journalistes en Afrique du Nord a été réalisé par l’un des nombreux participants aux tables rondes : le journaliste et écrivain algérien Youssef Zirem. « Quand Moubarak quitte le pouvoir, la presse devient libre. De nombreux médias privés sont créés mais la parenthèse démocratique est rapidement refermée a cause du général al-Sissi qui sera le prochain président égyptien et donc le prochain dictateur en chef », a-t-il d’emblée lancé. En Tunisie, « les médias sont libres », a-t-il simplement dit.

Au Maroc, « la liberté de la presse a beaucoup évolué. Sous le règne d’Hassan II, c’était le black-out total, la dictature. Mohammed VI a libéré le champ médiatique. Mais pour des considérations internes et externes, il l’a malheureusement fermé. Mais il y a encore une relative liberté d’expression au Maroc », a-t-il ajouté. Pourtant, les journalistes indépendants marocains subissent aujourd’hui encore des pressions. Ils ne peuvent toujours pas parler du roi sans risquer de se faire arrêter et emprisonner. Le Maroc compte aujourd’hui encore de nombreux prisonniers politiques et d’opinions. S’il existait une « relative liberté d’expression au Maroc », comme le prétend Youssef Zirem, le pays ne serait sûrement pas à la 136e place, sur 180, du classement mondial 2014 de la liberté de la presse (source : RSF).

Enfin, dans son rapide tour d’horizon, le journaliste algérien a abordé la situation des journalistes dans son pays. Il estime que depuis que Bouteflika est au pouvoir, « la liberté de la presse a été réduite de jour en jour ». « Pour ouvrir une chaîne privée en Algérie il vous faut un agrément, mais si vous n’êtes pas de connivence avec le pouvoir vous n’aurez jamais cet agrément », a-t-il ajouté.