Joséphine Ndione, SG de Graif : «La violence sexuelle dans les familles est une réalité»

Joséphine Ndione, SG de GRAIF
Joséphine Ndione, SG de GRAIF

Joséphine Ndione mène un combat pour l’autonomisation des femmes. Une bataille pas du tout facile, surtout dans un pays comme le Sénégal. Secrétaire générale de l’ONG Graif (Groupe de Recherche et d’Appui aux Initiatives Féminines) dont le siège est à Thiès, elle a été accrochée, ce samedi, en marge de la cérémonie de remise des prix au Collège Saint-Gabriel de Thiès.

Créée il y a 32 ans (1990), Graif a pour objectif d’appuyer les femmes afin de les permettre d’être autonomes dans leurs activités économiques et sociales. L’ONG mène un travail de longue haleine, qui a été rendu possible grâce au soutien de certains partenaires, notamment italiens et allemands. Aujourd’hui, l’ONG en a remporté des combats, mais le chemin reste encore long, nous dit Joséphine Ndione, qui s’est confiée à Afrik.com.

Entretien

Quel est le domaine d’activité de Graif et quelles sont les difficultés rencontrées ?

Graif travaille à rendre autonomes les femmes en les initiant dans des activités génératrices de revenu. Nous œuvrons le plus souvent dans les villages et es zones semi-urbaines. A ce niveau, la première difficulté rencontrée dès le départ reste l’analphabétisme. Dans les villages, nous rencontrons assez souvent des femmes qui n’ont pas été à l’école. Et quand on n’est pas scolarisé, c’est difficile de mener des activités économiques.

L’autre difficulté reste l’accès aux ressources financières, surtout qu’au départ, nous n’avions pas de partenaire. Nous avions donc essayé de travailler avec nos propres moyens. Dans les villages, nous avons essayé de valoriser les ressources existantes. Cela nous a permis de mettre en place de petits fonds pour procéder à des prêts rotatifs. Actuellement, nous en sommes au point où chaque village a pu mettre en place ses propres fonds, parfois de l’ordre de dizaines de millions de FCFA.

A quoi servent ces fonds ?

Ils servent à développer des activités génératrices de revenu. Au début, nous avons mis en place des boutiques dans les villages, pour réduire les difficultés d’accès aux boutiques de ville. Surtout qu’il fallait faire plusieurs kilomètres pour atteindre ces commerces. Ces boutiques témoins ont permis aux femmes de s’approvisionner dans leur propre village, également de mener des activités génératrices de revenus. Selon les ressources du village, nous avons tenté de trouver une orientation des activités.

« Par exemple, on donne des crédits aux femmes et cela leur permet d’acheter des produits, en Casamance, en Mauritanie ou bien au Mali. Cela leur permet de s’installer et de faire leur commerce »

Par exemple dans la zone rôneraie de Lalane, de Fandène et autres, nous avons essayé de valoriser le rônier. Nous avons permis aux femmes de confectionner des paniers, des chaises, des abat-jour, pour ensuite les commercialiser sur le bord de la route, dans leurs villages respectifs, ou à Dakar, Saint-Louis, Mbour… Un projet qui a bien porté puisque ces femmes dont devenues de vraies entrepreneures. Il y a même des groupes de femmes qui expédient en Italie ou en France des conteneurs d’objets artisanaux.

Joséphine Ndione de GRAIF
Joséphine Ndione de GRAIF

Ce qui est en soit une satisfaction, car je considère ce projet comme une réussite. A travers Graif, nous sommes parvenus à former, dans les familles, des micro-entreprises. Par exemple, on donne des crédits aux femmes et cela leur permet d’acheter des produits, en Casamance, en Mauritanie ou bien au Mali. Cela leur permet de s’installer et de faire leur commerce. C’est aussi quelque chose que nous avons réussi avec les femmes.

Nous leur avons aussi appris à faire la transformation des produits locaux. Il y a par exemple le niébé qui est transformé pour faire des galettes. La farine de mil pour faire du couscous. Cette activité nous a permis de valoriser le mil en faisant du Thiakry, graine qu’on peut consommer avec du lait. Les femmes font aussi de la pâte d’arachide pour la commercialiser. Donc, ce sont des micro-entreprises que nous avons créées avec les femmes.

Avez-vous des partenaires ?

Oui, bien sûr ! Il est vrai que nous avons fonctionné pendant quatre ans sans partenaire. Au départ, on s’est dit que nous comptons sur nos propres moyens. En ce qui concerne le crédit, on s’est dit que nous allons travailler avec nos propres ressources. Et c’est à partir de cela que nous avons développé nos activités et cela continue jusqu’à présent. Il y a aujourd’hui beaucoup de mouvements qui sont devenus autonomes, qui gèrent leurs propres ressources. Après cinq ans d’activité, nous avons cherché des partenaires qui nous ont appuyés, sur le plan sanitaire. Ils nous ont financé deux programmes principaux : dans le planning familial et l’installation de sanitaires dans des centaines de foyers.

« On voit parfois un neveu qui viole une nièce, un oncle ou même un père de famille qui viole untel. Nous disons qu’il est temps de dénoncer de tels actes pour mettre fin à ce phénomène. On sensibilise pour que les gens sachent qu’en cas de viol, il faut dénoncer »

Nous avons constaté qu’il y avait beaucoup de mortalités chez les femmes et les enfants parce que les grossesses étaient rapprochées. L’enfant n’avait pas le temps d’être bien nourri pour bien grandir. La femme, au bout d’un an, est encore en état de grossesse. Elle se retrouve avec un bébé à la main et un autre dans le ventre, ce qui n’était pas compatible avec une activité économique. On a donc eu ce programme qui a été financé par l’Allemagne et qui a vraiment permis de soulager les femmes. Surtout de vaincre la mortalité infantile et maternelle.

Parlez-nous de votre programme de lutte contre les violences en milieu scolaire et familial

Le constat est que le Sénégal a aujourd’hui besoin de ce programme de lutte contre les violences. En tant que mère, en tant que citoyenne, on voit ce qui se passe, dans les villages ou dans les villes. Notre premier programme dans ce sens était axé sur les violences sexuelles en milieu scolaire et éducatif. Après trois ans d’expérimentation, nous avons travaillé sur les violences en milieu scolaire et familial.

On s’est rendu compte que dans des familles, il y a des femmes battues ou des hommes maltraités par leurs épouses. Des enfants qui tuent le papa, la maman ou même le frère. Idem pour l’école où des filles sont parfois violentées ou même engrossées. Ce qui justifie la mise en place de ce projet qui a été financé par le Conférence épiscopale italienne.

Quelles sont les actions que vous menez dans ce sens ?

Des actions comme celles de ce jour. Parler aux jeunes, aux professeurs. Veiller à ce que les professeurs n’abusent pas de leur hiérarchie pour faire du chantage sur les notes, par exemple. Un phénomène qui prend de plus en plus d’ampleur. Ce sont des messages de ce genre que nous véhiculons à l’école ou dans les villages. Cela ne suffit pas, car le problème ne se trouve pas seulement à l’école. On le retrouve dans les quartiers, au sein des familles.

D’où les séances de sensibilisations avec les groupements de femmes dans les quartiers. Parce que la violence sexuelle au niveau des familles est une réalité. On voit parfois un neveu qui viole une nièce, un oncle ou même un père de famille qui viole untel. Nous disons qu’il est temps de dénoncer de tels actes pour mettre fin à ce phénomène. On sensibilise pour que les gens sachent qu’en cas de viol, il faut dénoncer. C’est important pour l’école et les villages.

Avez-vous d’autres projets ?

Oui, un autre projet qui me tien t à cœur, celui de maraîchage bio. Dans les villages, on travaille de plus en plus avec les femmes sur cette activité. Actuellement, nous aimerions développer la culture sur table, qui peut permettre à beaucoup de femmes d’être autonomes, surtout celles qui sont dans des zones où il n’y a pas de terres cultivables. Cela permet aux femmes qui ont difficilement accès à la terre de trouver des sources de revenu.

« Nous sommes partis sur la base que les femmes représentent plus de 55% de la population, donc beaucoup plus nombreuses que les hommes. Il n’est pas normal que les hommes s’accaparent de tous les postes de responsabilité »

Nous avons soumis ce projet, sauf que nous n’avons pas encore de partenaire. Ce projet peut se réaliser partout et ne nécessite pas un hectare de terre. On peut le réaliser dans sa cour et même au niveau de la terrasse. C’est un projet qui ne nécessite pas beaucoup d’eau ou d’espace. Ce projet est un moyen de permettre aux femmes et aux jeunes d’avoir accès à la terre. Ce qui est aujourd’hui un problème au Sénégal et même dans d’autres pays de la sous-région.

Un combat que Graif a mené et dont vous êtes fière ?

Il y en a ! C’est par exemple le programme de renforcement de capacités sur le leadership. Nous nous sommes rendu compte que beaucoup de femmes, notamment celles issues du milieu rural, n’avaient pas accès à des postes de responsabilité dans les instances communales et autres. Nous sommes partis sur la base que les femmes représentent plus de 55% de la population, donc beaucoup plus nombreuses que les hommes. Il n’est pas normal que les hommes s’accaparent de tous les postes de responsabilité.

Nous avons procédé à des séances de sensibilisation des groupements de femmes pour qu’elles puissent accéder aux instances de prise de décision. Et c’est comme ça que nous avons progressivement eu des Conseillères communales. Actuellement, nous pouvons nous glorifier d’avoir trois adjointes au maire (Mont-Rolland, Popenguine et Diass). Aujourd’hui, nous avons une femme de Graif qui siège à l’Assemblée nationale. Ce qui a été aussi un de mes principaux combats.

Un autre combat que nous menons, la lutte contre les spéculations imposées par les intermédiaires. Nous sommes une ONG qui compte 8 600 femmes organisées en réseaux. Nous sommes établies sur toute l’étendue du territoire national. Nous avons donc organisé les choses de sorte que dans chaque zone, nous avons un réseau. Dans chaque zone, il y a entre six et douze groupements. Quand les populations produisent, elles sont souvent confrontées à des difficultés de commercialisation.

Une occasion rêvée des intermédiaires qui viennent tout ramasser à des de vils prix pour ensuite revendre les produits beaucoup plus cher. Ces intermédiaires profitent aussi de la période de soudure pour proposer de l’argent aux agriculteurs en échange de leur récolte. Pour lutter contre cette pratique, on s’organise pour une autre forme de commercialisation, d’échanges de produits locaux. On a pu organiser les femmes de sorte qu’elles puissent, grâce aux crédits, lutter contre les actions de ces intermédiaires.

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