Joola : ministres et officiers sénégalais dans la ligne de mire de la justice française

Alors que l’aspect juridique du drame du Joola a été évacué depuis plusieurs années au Sénégal, l’affaire pourrait rebondir en France avec la clôture d’une information judiciaire pour « homicides et blessures involontaires (…) et défaut d’assistance à personne en péril ». L’action pourrait déboucher sur l’émission de mandats d’arrêts internationaux contre de hautes personnalités civiles et militaires sénégalaises.

Au pénal, le drame du naufrage du Joola se résume au Sénégal à la responsabilité du commandant du ferry. L’homme serait mort en même temps que les 1863 passagers (chiffres officiels) qui ont péri la nuit du 25 septembre 2002, au large de la Gambie, à bord du transbordeur qui assurait la liaison entre Dakar et Ziguinchor. Près de 2 000 personnes avaient embarqué sur le bateau dont la capacité était de 500 passagers et les autorités avaient mis plus de 12 heures à répondre aux appels de détresse. En plus de sanctions administratives, l’Etat sénégalais a entrepris d’indemniser les familles des victimes – près de 1400 l’auraient déjà été – pour solde de tout compte.

Mais l’affaire pourrait rebondir en France où 22 familles de victimes françaises ont porté plainte contre X, en 2003, pour « homicides et blessures involontaires par violation manifestement délibérée d’une obligation de sécurité et défaut d’assistance à personne en péril ». L’information judiciaire ouverte par le juge Jean-Wilfrid Noël est sur le point d’être close et si l’action va à son terme, elle pourrait aboutir à l’émission de mandats d’arrêts internationaux visant de très hautes personnalités de l’Etat sénégalais.

La responsabilité des autorités militaires

Selon le journal Le Monde, ceux-ci viseraient la première ministre sénégalaise de l’époque, Mame Madior Boye, ainsi que sept membres de son gouvernement. Libération, qui s’est procuré « un rapport de complément d’expertise commandé par le juge Noël [détaillant] les responsabilités de bas en haut de l’échelle », y ajoute le ministre des Forces armées Youba Sambou, le chef d’état-major général des armées Babacar Gaye, le chef d’état-major de la Marine nationale Ousseynou Kombo, celui de l’Armée de l’air Meïssa Tamba, le ministre des Transports Youssouf Sakho, le chef d’exploitation du bateau Moddy Siguine et le directeur de la marine marchande Abdoul Hamid Diop ».

La mise en cause de cette ribambelle de hauts gradés s’explique par le fait que la gestion du Joola, au moment de l’accident, ne revenait plus au ministère du Transport mais au ministère des Forces armées. Ces dernières, selon une note du juge citée par Le Monde, ont « géré un navire marchand comme un navire de guerre et n’[ont] pas fait de la sécurité un axe majeur » de la gestion. Quant au Premier ministre, il n’a « jamais répondu » à une « note confidentielle » de 2001 alarmante sur les « risques » pour les passagers.

Le Quai d’Orsay opposé

En 2003, Alain Verschatse, père d’une jeune fille de 21 ans disparue dans le naufrage du Joola, expliquait au journal Le Quotidien ne pas être « sûr que la France dans cette démarche judiciaire avec le Sénégal sera[it] objective ». « Ils peuvent très bien s’entendre sur l’aboutissement de cette affaire, ils peuvent s’arranger. Le tout pour raison d’Etat. », estimait-il.

Ce qui est certain aujourd’hui est que le Quai d’Orsay, consulté par le juge Noël, est défavorable à l’émission des mandats d’arrêts. Le dernier mot revient néanmoins au magistrat, conscient, explique-t-il au Monde, que « le naufrage du Joola n’est pas réductible à sa seule dimension judiciaire ».