Joby Bernabé, l’homme fait voix

Joby Bernabé, c’est d’abord une voix sans nulle autre pareille, grave, profonde et forte. Ce sont aussi un regard et des mots, en créole, en français, sur la Caraïbe, le monde, leurs beautés et leurs maux. Il s’est imposé comme l’un des plus grands poètes de la Martinique, et sa notoriété dépasse aujourd’hui les frontières de son île. Il se produit le 5 octobre, à Paris, au festival Vibrations Caraïbes.

Né il y a 62 ans, à Saint-Pierre, au pied de la Montagne Pelée, en Martinique, Joby Bernabé est un chantre incontournable de la poésie créole. Son poème Fanm, qui loue la femme dans sa richesse et sa complexité, est une référence pour les créolophones. Amoureux de la langue créole qu’il manie et fait « sonner » avec une exceptionnelle maîtrise, il se veut également ouvert aux autres langues et cultures. Il déclame aussi ses vers en Français, les traduit en espagnol, en anglais, et place toujours au cœur de ses textes la nature et l’humain. Son art déclamatoire original mêle la tradition du conte et celle du théâtre classique. C’est en France hexagonale, à Montpellier puis à Nanterre, au cours de ses études de lettres modernes et d’espagnol, dans le courant des années 60, qu’il s’est pris de passion pour l’art dramatique. Il a collaboré avec des troupes amateurs et professionnelles. A cette époque, l’on peut citer, parmi ses créations, Kimafoutiésa (1973), dans laquelle il s’est attaché à évoquer le grave problème de l’émigration et de la déculturation. Depuis son retour en Martinique, en 1975, il poursuit ses recherches sur l’oralité créole, et se produit dans divers festivals au cours desquels il allie poésie et jeu scénique. Il collabore également à de nombreux projets artistiques : contes, musique, théâtre. Pour donner une plus large audience à ses créations, il enregistre ses textes en s’accompagnant de musiciens. Son CD, Il était une voix (2001), reprend ses textes les plus connus. Il publie cette semaine, à l’occasion du Festival Vibrations Caraïbes, un recueil de poème intitulé Démaré, et Tan ri kò, à la fin du mois, un CD réalisé avec le musicien Jeff Baillard. Il a accepté de répondre aux questions d’Afrik.com.

Afrik.com : Comment vous est venu le goût de la poésie ?

Joby Bernabé :
En fait, avant de parler d’un goût pour la poésie, je parlerais d’un goût pour le dire. Dès l’école primaire, on apprenait par cœur des poèmes, des textes d’auteurs, et enfant j’ai entendu des conteurs qui m’ont inspiré.

Afrik.com : Dans nombre de vos poèmes, comme La tè ya ou encore La logique du pourrissement, vous faites référence à la nature. Pourquoi ?

Joby Bernabé :
Parce qu’en Martinique, on vit dans un beau pays ensoleillé. Il y a la présence luxuriante de la nature. Tout cela m’a amené à concevoir une poésie sur mon pays natal. Le pays natal, c’est le pays qui est dans nos cœurs, mais aussi la terre entière. Ce n’est pas une évidence pour nous tous, mais il faut prendre conscience que la nature et l’homme ne font qu’un. La terre est notre mère, et nous faisons tous partie d’un même ensemble.

Afrik.com : Dans l’un de vos poèmes, vous dites que la logique du pourrissement, c’est l’écrevisse qui rend l’âme et l’arbre à pain qui a le blues… Depuis plusieurs années, les associations écologistes antillaises alertent sur la pollution des sols par les pesticides. Un drame qui a fini par émerger sur le plan national le mois dernier. Quel regard le poète porte-t-il sur ces événements ?

Joby Bernabé :
D’un côté, il y a la réalité de la terre, son omniprésence maternelle, et les violences qu’elle peut subir. Ce sont les errances de l’homme qui lui donnent des cheveux blancs. Mais elle aime tellement ses enfants qu’elle reste généreuse avec eux… Il y a la lutte politique, syndicale, qu’il faut continuer de mener. Mais moi, je ne suis pas un militant de la terre, mais un chanteur de la terre maternelle.

Afrik.com : Dans vos œuvres, une grande place est aussi faite à l’humain. Vous vivez en Martinique où nombre de compteurs économiques et sociaux sont dans le rouge. Face à ces réalités, vous avez un regard plutôt tragique ou optimiste ?

Joby Bernabé :
Il y a toujours au plan poétique une dimension théâtrale qui confine au tragique. Mais le tragique n’a d’intérêt que s’il se situe dans une distanciation. Comme disait le grand violoniste Yehudi Menuhin, on ne peut se permettre d’être pessimiste, sinon on n’aurait plus qu’à se foutre en l’air. On est sommé d’être optimiste si l’on veut vivre. En fait, moi, je ne suis ni optimiste ni pessimiste, je suis juste une force qui va. Je me situe dans le présent avec la force de mes racines qui me permettent de me projeter dans l’avenir. Vous savez, la Martinique a besoin d’un bain démarré. C’est dailleurs pour cela que j’ai appelé mon dernier recueil de poèmes Démaré. Démarrer, qui veut dire commencer, en Français, mais aussi dénouer, déposséder, en créole. C’est à dire que la Martinique, même si elle est rattachée à la France, peut trouver le moyen de sortir de l’aliénation, de la décadence, et retrouver certaines valeurs issues de sa branche la plus ancestrale, je veux dire l’Afrique, sans renier la modernité. Elle pourrait ainsi devenir un modèle pour la Caraïbe. Il est encore possible de trouver des solutions pour que l’espoir reprenne corps, de trouver les moyens de nous armer d’une identité ni passéiste, ni folklorique, ni nostalgique, mais productive, constructive et projective.

Afrik.com : Vous évoquez les valeurs africaines. Connaissez-vous l’Afrique ?

Joby Bernabé :
Je connais l’Afrique. Elle fait partie des étapes fondamentales de ma vie. Entre 1970 et 1972, j’ai vécu en Afrique. Je suis parti en stop, et je l’ai découverte dans son immensité. Je l’ai aussi découverte dans tout ce qui nous, Martiniquais, nous rapproche d’elle, et dans tout ce que nous avons perdu. J’ai vu à quel point nous étions africains, et à quel point nous ne l’étions plus… Il nous faut retrouver l’Afrique des valeurs, l’Afrique des totems, tout en étant modernes, établir nos fondations dans ce qu’il y a de plus ancien dans la culture africaine qui est à l’origine des civilisations.

Afrik.com : Vous écrivez et déclamez des textes en créole et en français. Est-ce que, pour vous, l’antagonisme qu’il y avait entre les deux langues a disparu ?

Joby Bernabé :
Il y a toujours un antagonisme créole/français qui se situe dans la réalité mentale du peuple martiniquais. Mais aujourd’hui il y a des publicités en créole, un Capes de langue créole, des journaux radio et télévisés en langue créole, une production littéraire, donc le créole a quitté l’ère folklorique et s’est débarrassé de sa connotation révolutionnaire. Il est devenu une langue à part entière, comme il l’a toujours été, grâce à l’action, entre autres, des linguistes. Il y a derrière le créole une culture particulière qui partage la réalité du monde.

 Le vendredi 5 octobre, dans le cadre du Festival Vibrations Caraïbes, à la Maison des Cultures du Monde, 101, bd Raspail, 75006 Paris. Tel : 01 45 44 72 30