Jilali Ferhati : Le cinéma est le plus beau mensonge pour dire la vérité

Le cinéma marocain, longtemps marginal, est aujourd’hui en pleine effervescence. Le septième art s’impose comme moyen de montrer le Maroc tel qu’il est aujourd’hui. Seul un cinéaste tel que Jilali Ferhati, capable de réaliser des films réalistes et débordants d’originalité, tels que  » Poupées de roseaux  » ou  » La plage des enfants perdus  » pouvait nous éclairer sur le lien qui existe entre le cinéma et la société dans laquelle il prend racine.

Afrik : Quel est votre rapport à la culture populaire marocaine ?

Jilali Ferhati : L’échange. Le cinéaste se sert de l’imaginaire des gens pour réaliser ses films. Le cinéma est la culture du peuple. Et le peuple, celle du cinéma. Or, le média populaire par excellence, la télévision marocaine, est un désert culturel. Le cinéaste fait ici un travail qui ressemble assez à celui de l’éditeur et du romancier. Mais il se doit d’être juste et honnête. Pour moi, le cinéma est le plus beau mensonge qui nous soit donné pour dire la vérité.

Afrik : La culture marocaine est en pleine ébullition mais les thèmes sont récurrents : l’identité, la femme, la justice, la corruption. Ne craignez-vous pas que le public se lasse ?

Jilali Ferhati : Certes, aujourd’hui il existe un mimétisme entre les films. Le risque est un manque de recul et de regard critique sur ce qui nous entoure. Mais si le sujet n’est pas original, le traitement doit l’être. Représenter ce qu’on entend et ce qu’on voit, oui, mais autrement. Il faut pouvoir concevoir des films réalistes et débordants d’originalité. Etre capable d’envelopper un thème d’une gravité rare dans une coquille fantaisiste et émouvante. Par exemple, je sais que si mon film  » Poupées de roseaux  » (1981) a été applaudi dans les différentes rencontres où il a été montré, c’est parce qu’il est porteur d’une part de vérité et de sincérité qui le distingue des autres films de cette époque.

Afrik : Comment traiter des sujets délicats sans s’attirer les foudres de la censure ?

Jilali Ferhati : Je crois que la censure compte sur nous, cinéastes, pour appliquer une autocensure. Ce qui nous force à jouer avec l’imaginaire. Les idées sont maquillées, habillées mais le spectateur les voit et reste dans la réalité. Il aime et comprend la fantaisie. Il ne faut pas habituer le public à une coupure entre un cinéma dit commercial et un cinéma dit d’auteur. C’est un combat de longue haleine qui peut être gagné en offrant toutes les chances à un cinéma différent et qui ne cherche pas à caresser la réception du spectateur. Le cinéma marocain doit être une sorte de commedia dell’arte.

Afrik : La culture arabe est une culture du verbe. Avec l’importance qu’a l’image aujourd’hui, croyez-vous que la recette du succès d’un cinéma arabe tiendrait en un subtil mélange des deux ?

Jilali Ferhati : En effet, la langue arabe est une langue de métaphore. Pour ma part, j’aime jouer sur les images symboliques mais pas sur le langage. Mon rêve serait de faire un film muet car le rôle du public est important pour moi. Il doit participer, co-écrire.  » La Plage des enfants perdus  » (1991) où une jeune fille, Mina, tombe enceinte après avoir été abusée par son ami, est le moins bavard des films marocains mais un de ceux qui ont le plus marqué les collectivités. Je me suis d’ailleurs rendu compte qu’Image et Magie était un anagramme, pour moi l’Image est une Magie déguisée.

Karima Moussaïd