Jesús Belotto : la plume corrosive de Mayotte

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Jesús Belotto Martínez, né en 1985 dans la ville d’Elda en Espagne, est un professeur d’espagnol dans le secondaire à Mayotte. En dehors de son métier, il se veut aussi traducteur et écrivain.

En 2010, il a publié une plaquette de poésie intitulée Una luz de relampagos. L’année dernière, il a sorti sa toute première pièce de théâtre, aux éditions Les Malomos, qui s’intitule L’Ambassadeur russe. C’est une pièce absurde en trois actes qui caricature la vie quotidienne des Mahorais et Mahoraises. AFRIK.COM l’a rencontré pour vous.

AFRIK.COM : Adolescent, vouliez-vous déjà devenir enseignant?

Jesús Belotto Martínez :
Oui, depuis toujours. Élève, je me trouvais souvent plus malin que mes professeurs. Je les voyais comme des privilégiés de pouvoir se produire devant un auditoire et je me disais que je ferais mieux à leur place. Ce n’est pas toujours le cas aujourd’hui…

AFRIK.COM : Pensiez-vous déjà à écrire à ce moment-là?

Jesús Belotto Martínez :
J’ai toujours été un lecteur pathologique, j’ai toujours eu un rapport étroit avec les mots. Puis je n’étais ni fort ni beau, donc j’ai dû miser sur le langage. Smart is the new sexy. Mais je ne me considère pas comme quelqu’un de spécialement inspiré.

AFRIK.COM : Quel est le lien entre l’enseignement et la poésie?

Jesús Belotto Martínez :
Le poète se doit de démonter les mécanismes par lesquels le pouvoir manipule le langage pour manipuler la réalité ; le professeur se doit de doter ses élèves des outils nécessaires pour démonter lesdits mécanismes par leurs propres moyens. Ce qui est d’autant plus difficile. Prenez l’actualité mahoraise : à force de rapprocher les mots « immigration » et « délinquance », on finit par ne plus pouvoir les séparer, on finit par les confondre. Sans un esprit critique, le citoyen et l’élève tombent dans le piège. C’est comme cela qu’un mensonge répété mille fois peut devenir une vérité, comme le disait Goebbels.

AFRIK.COM : Est-ce que votre activité d’écrivain est à vos yeux un réel métier ?

Jesús Belotto Martínez :
Non. J’écris par plaisir ou par nécessité personnelle.

AFRIK.COM : Quand est-ce que vous avez commencé à publier et à traduire de textes ? Ont-ils eu du succès ?

Jesús Belotto Martínez :
Quand j’étais à l’université, mais rien de ce que j’ai écrit n’a pas eu de succès. « Échouez à nouveau, échouez mieux », dixit Beckett. C’est quelque part ma devise. L’Ambassadeur russe a été très bien accueilli et le peu de livres que j’ai fait imprimer à compte d’auteur ont tous été achetés.

Je ne possède ni le talent ni la volonté pour devenir un bon écrivain. Si je continue d’écrire, c’est juste pour ne pas m’arracher les yeux face à la réalité parfois pénible de Mayotte.

AFRIK.COM: Comment peut-on se procurer vos écrits?

Jesús Belotto Martínez
: Pour trouver mes textes, il faut être un bon détective. Le jeu n’en vaut pas la chandelle. Ma meilleure traduction publiée, celle des poèmes en prose de Baudelaire en espagnol, est toujours disponible chez l’éditeur. Il a failli fermer la boîte après les avoir publié (Rires). Plus sérieusement, vous pouvez trouver cette traduction en tapant mon nom sur Google.

AFRIK.COM: Comment choisissez-vous les textes que vous traduisez ?

Jesús Belotto Martínez :
Au début je traduisais les poètes qu’on me demandait de traduire. C’était une manière d’être sûr qu’on publie mes traductions. Je pensais que le fait de voir mon nom imprimé quelque part allait me procurer un certain plaisir. Je me trompais. C’est l’écriture ou la réécriture dans le cas des traductions qui me procure le plus de plaisir. Ainsi, j’ai décidé de ne traduire que par affinité : Baudelaire, Lautréamont, Ruotolo…

AFRIK.COM: Pensez-vous continuer avec vos deux casquettes?

Jesús Belotto Martínez :
Je vais toujours écrire, j’ai beaucoup de mal à m’exprimer autrement. Mais dans mon métier d’enseignant, je me sens très libre. On ne peut pas transmettre le goût de la liberté si l’on ne l’exerce pas.

AFRIK.COM : Pourquoi avoir appelé votre pièce absurde L’ambassadeur russe ?

Jesús Belotto Martínez :
Le quotidien est semé d’absurde et ma fiction se nourrit parfois très directement de la réalité. En tout cas elle doit beaucoup à La Cantatrice chauve d’Eugène Ionesco.

L’Ambassadeur russe est cette figure extérieure qui vient résoudre les problématiques de cette île à notre place, et évidemment, comme Godot, n’y arrive jamais. C’est ce qu’on appelle de nos jours un délégué gouvernemental avec mandat. C’est un fils de Poutine.

AFRIK.COM : Pourriez-vous nous raconter en quelques phrases l’histoire de cet ambassadeur russe et quels sont vos objectifs à travers cette parodie de la société mahoraise ?

Jesús Belotto Martínez :
Il n’y a pas vraiment une histoire, mais une poignée de tableaux de mœurs, renversés, caricaturés ou réduits à l’absurde : des hommes qui jouent au domino, des femmes qui vendent des tomates, des expatriés avec leurs histoires d’expatriés…

Autant d’excuses pour m’amuser et pour cracher mon impuissance et ma bile face à certaines ignominies locales: les « décasages », le racisme, la violence, la cupidité…

Je n’avais rien vu de tel avant !

AFRIK.COM : Vous considérez-vous comme un auteur engagé ?

Jesús Belotto Martínez :
J’ai toujours essayé d’écrire de la littérature engagée. La littérature engagée débouche, dans le meilleur des cas, sur la catharsis, c’est-à-dire, sur l’auto-complaisance et l’inaction. La vérité est que je ne fais cela que pour moi-même, par bonne conscience, par vanité ou en tant que soupape, que moyen d’expression, sans plus. Il faut savoir se contredire.

AFRIK.COM : Pourquoi avez-vous choisi de situer votre histoire sur la petite île au parfum ?

Jesús Belotto Martínez :
Je voulais raconter ce que je voyais à travers le prisme de mon regard personnel à un public à qui cela allait forcément parler : je ne pense pas que la pièce ait trop de sens pour quelqu’un qui ne connaîtrait pas le 101ème département français.

AFRIK.COM : Avez-vous un projet en ce moment ?

Jesús Belotto Martínez :
La pièce que nous allons créer cette année s’intitule En marge ! et le registre est bien différent de celui de notre travail précédent, malgré les moments d’absurde et de folie. Il s’agit d’un huis clos qui présente un groupe de malades mentaux dans un centre psychiatrique… à Mayotte. Cela se trouve que ces internés sont aussi des immigrés. Elle ne va pas plaire à tout le monde, et c’est tant mieux !

Cette pièce est disponible dans les librairies de l’île et sera jouée les 2 et 8 juin 2018 à Passamaïnty au Toit de May’Hôte.

AFRIK.COM : Etes-vous soutenu par votre famille et vos amis ?

Jesús Belotto Martínez :
L’écriture jouit d’un prestige absurde et injustifié. Ma famille et mes amis me montrent leur admiration, ceux qui ne m’aiment pas ironisent ou s’en moquent. Je ne suis pas assez ridicule pour prendre aucun d’eux au sérieux. Pour me prendre au sérieux.