Jean-Pierre raconte

Jean-Pierre Nlandu, rescapé des massacres de Kisangani des 14 et 15 mai derniers, raconte :  » J’ai vu des corps éventrés et sans têtes être jetés dans la rivière Tshopo ». Lors d’une conférence de presse organisée jeudi dernier il a livré à un parterre de journalistes son témoignage douloureux.

 » Je remercie le Bon Dieu de m’avoir gardé en vie jusqu’ici et de m’avoir sorti des horreurs de Kisangani « . Calmement, Jean-Pierre Nlandu raconte, en détail, les scènes dont il a été témoin lors des massacres de Kisangani, qui ont eu lieu mardi 14 et mercredi 15 mai 2002, les atrocités commises par les troupes de l’Armée patriotique rwandaise (APR) et celles du RCD/Goma (Rassemblement congolais pour la démocratie). Il participe à une conférence de presse organisée jeudi 13 juin par l’ONG chrétienne de défense des droits de l’Homme, le Rodhecic (Réseau d’organisation des droits humains et d’éducation civique d’inspiration chrétienne en République Démocratique du Congo).

Devant un parterre de journalistes médusés, il raconte, en lingala, les différentes péripéties du drame. Chauffeur du commandant de brigade de Kisangani, Yvon Ngwizani, Jean-Pierre dit n’avoir pas fermé l’oeil pendant les douloureuses quarante-huit heures. Derrière son volant, il a réussi à passer inaperçu jusqu’à ce qu’il éveille les soupçons des  » tueurs venus de Goma « .

Journées sanglantes

« Mercredi 15 mai, je me trouvais à l’aéroport de Bangboka (à 20 km de la ville de Kisangani), à proximité des tueurs rwandais après qu’ils ont terminé leur sale boulot, dit-il. Ils buvaient et dansaient dans les bâtiments de l’aérogare pour fêter la fin de la mission. Les soldats rwandais et du RCD/Goma venaient d’enterrer près de soixante-dix corps dans des fosses communes au bout de la piste, loin des endroits habités. Des personnes qui me connaissaient ont remarqué ma présence et m’ont dénoncé. J’ai profité d’un moment d’inattention des militaires trop occupés à faire la fête pour gagner la brousse toute proche et rejoindre le centre-ville à travers la forêt, à pied. Mon chef a, en principe, été transféré à Goma, le quartier général du RCD/Goma. J’espère pour lui qu’ils l’ont gardé en vie.  »

Jean-Pierre est un rescapé qui a décidé de parler. Avant les deux journées sanglantes,  » la tension était très forte dans la ville et les incidents ne cessaient de se multiplier entre la population et les militaires rwandais « , révèle-t-il. Il cite l’incident qui a éclaté, quelque temps auparavant, dans la boîte de nuit  » Zambeke  » de la commune de la Tshopo et qui a failli embraser toute la ville.  » A la suite d’une banale altercation entre un militaire rwandais et une femme, le militaire a tiré sur la pauvre femme. Conduite à l’hôpital, elle succombera peu après. Le lendemain, tous les garçons et les filles de la commune de Mangobo, la commune où habitait la femme, ont manifesté sur les artères de la ville contre la présence rwandaise à Kisangani « .

Jeunes en furie

C’est dans cette atmosphère, lourde d’électricité, que mardi 14 mai à 4 heures du matin, des jeunes de Mangobo et des alentours se lancent à l’assaut de la ville et investissent la radio locale. Ils appellent la population à se rebeller contre la mainmise des Rwandais sur la ville de Kisangani.  » Ça tirait de partout sans que l’on sache exactement d’où venaient les tirs, explique Jean-Pierre Nlandu. En ville, des jeunes, en furie, s’en prenaient à des militaires de morphologie tutsi. Deux soldats rwandais avaient déjà payé de leur vie avant six heures du matin.  »

Un peu plus tard dans la matinée, des renforts de Goma débarquent en ville.  » Comme tous les militaires congolais, je ne fais pas de différence entre les militaires de l’APR et les Tutsi du RCD/Goma « , justifie Jean-Pierre.  » Ainsi, les commandants Laurent Kunde, Tango Four et Byamungu qui atterrissent à l’aéroport de Bangboka sont soit des officiers tutsi de l’APR soit de ceux qui se disent des  » tutsi congolais « . Ils viennent de Goma, en renfort, à la tête de deux bataillons à la suite d’un appel au secours du commandant Yvon Ngwizani, un ex-FAZ (Forces Armées Zaïroises) qui dirigeait l’état-major militaire de la ville de Kisangani. Ils viennent venger les soldats rwandais tués dans les échauffourées.  »

Fosses communes

 » Les renforts s’en prennent directement à la commune de Mangobo et aux alentours où ils massacrent tous les garçons de 10 à 20 ans. Les corps sont immédiatement acheminés au barrage de la rivière Tshopo où ils sont jetés. Les massacres vont durer 48 heures. Mercredi, un camion contenant 19 officiers congolais nous rejoint sur le barrage de la Tshopo. Les officiers sont ligotés, torturés, égorgés, mis dans des sacs et jetés dans la rivière. Parmi eux, je peux citer, entre autres, les commandants Nyembo, Pierrot, Buicha, Jacques Mwamba et Martin Ondekane, le jeune frère de Jean-Pierre Ondekane, le patron de l’armée du RCD/Goma.  »

Selon Jean-Pierre Nlandu, tous ces corps jetés depuis mardi dans le barrage de la Tshopo seront repêchés mercredi soir, pour être enterrés vers l’aéroport de Bangboka. Les corps n’avaient pas pu couler, commençaient à empester et à attirer l’attention de la population.  » J’ai vu les militaires enterrer de nombreux corps, dont ceux de la Tshopo, dans des fosses communes à l’aéroport et exécuter les témoins de ces enterrements, ceux qui, notamment avaient creusé les fosses et enterré les corps. Pour disperser la foule curieuse qui commençait à s’agglutiner autour du barrage, les militaires ont procédé à des tirs nourris. Même des agents de la Monuc et de la Croix-Rouge qui avaient accouru ont été éconduits sous la menace des armes « .

Jean-Pierre en a trop vu. De l’aéroport, il gagne sa maison, prend sa femme et quitte la ville à bord d’une pirogue de location jusqu’à Bumba après deux jours d’une dangereuse randonnée. A Bumba, il prend l’avion pour Kinshasa. D’autres officiers ex-FAZ qui craignaient pour leur vie ont également rejoint Bumba en attendant de regagner Kinshasa.