« Je suis béninois mais je fais des films français »

Jean Odoutan, le plus célèbre des réalisateurs béninois, estime qu’on ne peut pas considérer ses productions comme des films béninois. Car elles n’ont, pour la plupart, pas été tournées dans le pays et sont uniquement en langue française. Lucide, l’initiateur du Festival cinématograhique Quintessence de Ouidah (Bénin), nous livre sa vision d’un cinéma continental qui n’en est, selon lui, qu’à ses premiers pas. Il revient également sur l’événement qu’il organise, dont la troisième édition se tiendra du 7 au 11 janvier prochain.

On peut être le plus célèbre cinéaste de son pays et considérer avec humilité qu’on n’est pas représentatif de son cinéma national. C’est l’analyse lucide de Jean Odoutan qui, pour beaucoup, symbolise la production béninoise. Le créateur du Festival cinématographique Quintessence de Ouidah (Bénin) nous explique pourquoi il ne peut véritablement se prévaloir du label « béninois » qu’on lui attribut. Il revient également sur les motivations de son fetival, dont la troisième édition se tiendra du 7 au 11 janvier prochains. Un événement financé sur ses propres deniers qui trouve ses fondements dans une farouche volonté de développer une culture cinématographique dans le pays.

Afrik : Vous avez créé le festival Quintessence que vous financez de votre propre poche. Qu’est-ce-qui vous fait avancer ?

Jean Odoutan :
C’est effectivement un gros investissement, en temps et en argent. Avec cet argent, j’aurais pu choisir de faire construire une belle villa ou de vivre tranquillement en France avec mes enfants. Mais j’adore mon pays, et j’investis pour essayer de mettre en place une vraie culture cinématographique et pour qu’il se passe quelque chose à Ouidah, car il n’y a rien là bas. Quand je vais dans des festivals et que je n’entends pas parler du Bénin, ça m’emmerde. Quand on évoque le cinéma béninois, on dit : « Il y a Jean Odoutan ». Mais je fais pas vraiment de cinéma béninois…

Afrik : Comment cela ?

Jean Odoutan :
En France, on dit que je suis un réalisateur béninois mais je ne fais de films sur les gens d’ici. Barbecue Pejo devait être tourné en fon (langue vernaculaire béninoise, ndlr) mais le Centre National de la Cinématographique qui m’a fait l’avance sur recettes, m’a intimé l’ordre de tourner en français… Djiba été tourné en banlieue parisienne, Mama Aloko et La Valse des gros derrières à Paris… Je suis Béninois mais je fais des films français… qui sont considérés comme béninois !

Afrik : Quel regard portez-vous sur le cinéma béninois et africain en général ?

Jean Odoutan :
Pour moi, il n’y a pas encore de cinéma africain. Nous n’en sommes qu’au début. On est aux prémisses du potentiel et de ce qu’on peut attendre du cinéma africain. On est encore en terrain neutre. Pour le Bénin, on dit il y a Jean Odoutan mais je n’ai fait qu’un seul film ici. Au Bénin, c’est le désert, pourtant il y a mille merveilles à raconter. Au Bénin, comme dans les autres pays, il faut que les gens comprennent ce que veux dire dramaturguie, et apprennent à écrire des scénari. Il faut raconter nos propres histoires pour notre propre public. De grands cinéastes comme Idrissa Ouédraogo, Gaston Kaboré ou Ousmane Sembène ont posé les premières pierres, c’est à nous aujourd’hui de construire une vraie cinématographie.

Afrik : Parlez-nous du Festival Quintessence…

Jean Odoutan :
C’est un festival international de cinéma qui a lieu à Ouidah tous les ans et qui coincide avec fête du vaudou du 10 janvier. La prochaine édition se tiendra du 7 au 11 janvier 2005. L’idée est de créer un événement culturel dans un fief dépourvu de tout. Ce festival est l’occasion pour les jeunes Béninois, que je considère comme des analphabètes du 24 images/secondes comme moi, de comprendre comment on fait un film et comment on fait de la production de cinéma. Pendant une semaine, nous organisons des ateliers pratiques tous les matins autour du cinéma : écriture, musique, réalisation… Les après-midi sont consacrés aux projections de courts et longs métrages ainsi que des documentaires. Le festival est suivi pendant l’année par un Quintessence itinérant qui propose des « ciné-goûters », l’après-midi, dans les collèges, les écoles primaires, les universités, et des « ciné-dîners », tous les soirs, dans les villages.

Afrik : Quel genre de films y présentez-vous ?

Jean Odoutan :
Des films de tous les pays du monde, du Mexique, d’Israël, de Palestine, des Etats-Unis, de France… même si nous faisons la part belle aux films africains francophones. Il y a une culture cinématographique à développer au Bénin et c’est ce que nous souhaitons faire avec Quintessence. Dès la première édition, le public a été très intéressé par les comédies. Le pari de l’amour, tourné en Côte d’ivoire, a reçu le Prix du public. On se rend compte aussi que les gens sont plus attirés par les films africains, car ils sont plus proches de leur culture. En 2003, le public a voté pour Nha Fala de Flora Gomes et Madame Brouette de Moussa Sene Absa. De son côté, le jury a choisi Intervention divine du Palestinien Elie Suleiman. C’est vraiment ouvert chez nous ! Je présente mes films mais ils ne sont pas en compétition.

Afrik : Combien de films sont présentés ?

Jean Odoutan :
Pour la première édition, on est venu avec 100 films, on voulait faire plus fort que le Fespaco ou Cannes mais on s’est rendus compte que ce n’était pas la bonne formule. En 2003, nous avons présenté 14 longs métrages, 7 courts, 7 docs et des films tournés en vidéo ici. Soit une trentaine de films en tout. Pour la prochaine édition, ce sera encore moins. On privilégié dorénavant la qualité.

Afrik : Comment est financé exactement le festival ?

Jean Odoutan :
J’ai financé la première édition à hauteur de 90%, grâce à mes droits d’auteur. J’avais également été soutenu par l’Agence intergouvernementale de la francophonie, l’AIF. Pour la 2ème édition, nous avons reçu le soutien de l’AIF, de l’ambassade France, du ministère des Affaires étrangères, ainsi que de sponsors locaux, comme Télécel. La première édition avait coûté 2,6 millions de francs français (396 000 euros) et la deuxième 1,8 million de francs français (274 400 euros). Pour la troisième, on ne sait pas encore, mais il faut qu’on trouve de l’argent ! C’est difficile, un tel festival demande une énergie monstre pour exister. L’Etat béninois nous soutient mais nous nous ne bénéficions d’aucune facilité.

 Visitez le site du Festival Quintessence