Jacob Desvarieux : avocat du zouk et…de la cause noire !

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Vous ne pouvez parler de Jacob Desvarieux sans parler de Kassav ! Vrai ! Cependant exception à la règle nous ferons. Nous parlerons un peu de Kassav et beaucoup de Jacob. Rencontre avec un artiste chaleureux, charmant et militant qui ne mâche pas ses mots.

Kassav et Jacob Desvarieux sont des entités indissociables. L’un des pères fondateurs du groupe antillais revient pour Afrik sur sa musique et Kassav, sa guitare mais surtout sur une cause qui lui tient à coeur : la cause noire. Jacob Desvarieux souhaite une meilleure visibilité des Noirs et plus particulièrement de la musique noire dans les médias français. Nous voulions faire l’impasse sur Kassav. C’est chose faite bien qu’il rappelle gentiment « Kassav, c’est un peu de moi ». De quoi vous remettre les idées en place ! Obsédée que vous étiez de parler « exclu-si-ve-ment » de lui. Sachez, pour votre gouverne, que Monsieur Desvarieux est né le 21 novembre 1955 en Guadeloupe. Ce sémillant quarantenaire (une petite entorse aux règles qui prévalent à un arrondi) est papa de quatre enfants dont les aînés sont des jumeaux de 18 ans. Il dit « vivre dans le péché » parce que célibataire.

Cette guitare dont je ne voulais pas

Musicien, arrangeur et producteur, Jacob Desvarieux ne quitte pas d’une semelle sa guitare. Pouvait-on imaginer qu’il n’en voulait pas à leur première rencontre ? La grande histoire entre Jacob et sa guitare serait venue « par hasard ». « Ma mère m’a offert une guitare pour mes 10 ans, à l’époque où je vivais au Sénégal (il y restera jusqu’à l’âge de 12 ans, ndlr). Ce n’était évidemment pas ce que je voulais. Comme, elle était là, à un moment donné j’ai appris à en jouer. J’avais pour voisin le musicien Adama Faye. Il se servait d’ailleurs de ma guitare pour assurer ses shows. Et tous ses petits frères savaient en jouer et moi pas. Ça m’énervait ! Ils sont d’ailleurs aller très loin dans la musique. L’un d’eux n’est autre que le bassiste de Youssou N’dour. Nous nous sommes souvent croisés au cours de nos carrières respectives. J’ai continué plus tard, à Paris, à faire de la guitare dans des groupes de lycée.»

La musique occupera la première place dans sa vie dés l’âge de 16 ans. Il deviendra arrangeur et c’est d’ailleurs à ce titre qu’il intègre Kassav dont il est, à l’heure actuelle, le membre le plus ancien. « Le métier d’arrangeur s’est imposé au fil des années et des rencontres. Mais le tout est lié, un musicien a le choix entre être virtuose ou être compositeur, selon ses affinités. J’étais plus intéressé par la création », explique l’homme à la guitare. Arrive-t-il à s’épanouir dans Kassav en tant qu’artiste, en tant qu’entité autonome ? Qu’est ce qui motive ses albums solo ? « Kassav, c’est un groupe dans lequel je me suis épanoui, j’ai écrit pas mal de chansons qui ont été des succès. Ça me convient, c’est une musique reprise par plein de gens. Quand je fais un album, je cherche à explorer d’autres idées musicales, à mettre en œuvre de nouvelles idées. Ce qui n’est pas possible au sein de Kassav. Avec Euphrasin’s Blues, je voulais faire un pont entre le blues américain et le blues de chez nous. Le nôtre est plus différent et moins connu parce que peu médiatisé ».

L’Afrique, fief du piratage

La production zouk décline et l’Afrique, l’un des principaux débouchés de cette musique, semble être négligée. « On ne néglige pas l’Afrique, argue Jacob Desvarieux. C’est plutôt notre marché de base, c’est par lui qu’on a eu le succès qui est aujourd’hui le nôtre. Seulement, faire des tournées en Afrique revient trop chère depuis la dévaluation. Autrement, nous serions obligés de nous produire pour une élite alors que l’on est avant tout un groupe du peuple. Auparavant, la vente des disques nous permettait en partie de financer les concerts. A partir du moment où l’on ne vend pas de disques, il ne nous est plus possible de financer les tournées. Le piratage est carrément devenu la forme de distribution officielle en Afrique. Les disques piratés représentent 90% du marché et les Etats sont plus ou moins complices.»

« C’est un problème pour nous mais surtout pour les artistes africains, poursuit-il. Quand ils réalisent des ventes très importantes, ils ne peuvent même pas s’en prévaloir auprès des maisons de disques en France alors qu’ils ont un public localement. A cause du piratage, ils n’ont aucune comptabilité de la vente de leurs disques. Ils sont complètement coincés ! C’est un cercle vicieux. Néanmoins, on cherche toujours des solutions pour aller en Afrique ». Même si il est de plus en plus difficile de trouver des sponsors qui eux aussi ont leurs impératifs économiques.«Par conséquent, nous nous contentons du marché antillais qui est très consommateur et qui a un important pouvoir d’achat». Le problème africain n’est pas le seul souci du «Papa du souk». L’autre est celui de la représentativité des Noirs.

Les médias nationaux doivent faire la place aux Noirs !

« Ce n’est pas normal qu’en France où les Noirs participent à l’économie, à la vie socio-culturelle, ils n’existent pas dans les médias, s’insurge-t-il. On vient de faire une chanson (Dis l’heure 2 Zouk) avec Passy (fondateur du collectif Bisso na bisso) qui est diffusée sur toutes les radios « jeunes ». Avec la même musique et sans Passy, on n’aurait pas eu cette visibilité. On trouve d’ailleurs l’album au rayon hip hop, pas à celui du zouk où l’on classe la musique de Kassav. Le hip hop a des radios. Le système n’est pas fait pour nous et on n’est un peu rebelles : on ne chante pas en français ! » Pour lui, le phénomène tient du fait que les Noirs ne sont pas présents dans les médias en question et par conséquent, ils ne peuvent y mettre « leur sensibilité, leur point de vue et leur musique ».

« Mon propos n’est pas de dire que toutes les personnes qui font du zouk devraient passer à la télé. Cependant vu le marché qu’on représente, le nombre de gens qu’on déplace, cela justifie aisément que deux ou trois groupes passent à la télé. Je vois plein de gens qui passent à la télé et qui vendent beaucoup moins que nos artistes. Tout ce qu’on demande, c’est que le public soit au courant du fait qu’on existe. Et jusqu’ici le zouk a fait des essais concluants ». Indigné, il note « Koffi Olomidé remplit Bercy mais il ne passe pas à la télé. Une prouesse qui n’est pas toujours à la portée d’artistes que la Star Ac’. On nous invite à des trucs has been ou lorsqu’on une actualité.» Engagé, l’artiste ! Selon lui, un artiste est toujours engagé. « Même quand il ne donne pas son avis, c’est une forme d’engagement », note-t-il, le sourire aux lèvres.

Achetez nos disques, ne les gravez pas !

Et l’épisode Haïtian Troubadours ? « C’est le hasard des rencontres, j’ai entendu parler du groupe Musik Musik. J’ai entendu ce truc et j’ai demandé si ça allait sortir aux Antilles. J’ai mis les moyens pour que cela se fasse. Ça a été un succès considérable ». Le succès aidant la polémique est arrivée. Si les relations entre le groupe et Jacob Desvarieux ne sont pas au beau fixe, il n’a jamais été question de procès. Procès dont Haïtian Troubadours et leur avocat n’étaient d’ailleurs pas informés.

Qu’est ce que Jacob Desvarieux n’a pas encore fait mais qu’il souhaite réaliser ? « Un disque de diamant (un million de disques vendus, ndlr), voire plusieurs. Créer une production noire, une télévision noire. Je n’en ai pas encore les moyens mais ça peut venir ». Et puis ce cri du cœur « Il faut acheter les disques et non pas les graver. En faisant ça on spolie un peu les artistes qu’on est supposé aimer et on entame leur pouvoir de création. Nos productions coulent et les artistes avec. C’est le cas du rap ». Message reçu 5 sur 5. Nos graveurs sont déjà à la poubelle. Le prochain disque de Kassav est prévu pour fin 2003, début 2004. Et Kassav est plus vivant que jamais. Qu’on se le dise !