Ivoiriens du Mali : entre espoir et résignation

Arrivés pendant la crise de 2002 au Mali, beaucoup d’Ivoiriens ont fait le choix de rester chez leur voisin. Ce pays qui les a accueillis alors qu’ils tentaient de fuir les affrontements entre les partisans de Laurent Gbagbo, l’ancien président ivoirien, et les forces rebelles. Loin de la Côte d’Ivoire, ils jettent un regard critique sur les événements post-électoraux et la course au pouvoir entre Alassane Ouattara, l’éternel opposant, et l’ex-chef d’Etat, Laurent Gbagbo. Reportage.

En Côte d’Ivoire, le combat pour la présidence continue entre Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara. Une situation qui ne manque pas de faire débat parmi la communauté ivoirienne installée au Mali. En 2002, lors de la crise politique, ce pays avait accueilli plusieurs de ces ressortissants. A Sikasso, ville située à une centaine de kilomètres de la frontière nord de la Côte d’Ivoire, Fred, casquette vissée sur la tête, se dit lassé du « jeu des politiciens ». Par contestation, cette année, le jeune Ivoirien n’a pas voté. « J’ai préféré rester à Sikasso et gagner mon salaire », lâche le régisseur de 30 ans, excédé. Parti en 2005 de son pays, « le 1er juin exactement », Fred avait fait toutes les marches à Abidjan en 2002 en faveur de Laurent Gbagbo. « Je suis descendu dans la rue pendant trois jours contre le général Robert Guéï qui voulait se maintenir au pouvoir. On était nourris par des femmes au bord des routes, dans des familles. Je me suis battu pour lui, heureusement que je ne suis pas mort car cela n’aurait servi à rien », soupire-t-il.

Toujours Gbagbo…

« Malaise », « déception », « honte », ces mots ponctuent les phrases des immigrés ivoiriens. Symbole d’espoir au début de son mandat, Laurent Gbagbo est devenu au fil des années une source de mécontentement. « Avant j’étais militant, mais maintenant j’ai pris du recul car j’ai voyagé. J’ai compris que la Côte d’Ivoire et ses dirigeants n’étaient pas au-dessus de tout », explique Fred. A côté, Jules Ferry, en tee-shirt et haut de survêtement, écoute attentivement la conversation. Arrivé récemment à Sikasso, cet Ivoirien se dit pro-Gbagbo. Et ce, malgré « le taux de chômage galopant » et « l’enlisement économique » constatés durant son mandat. Pour lui, il reste « celui qui a mis fin à l’ingérence des pays européens ». Un point essentiel pour les Ivoiriens très attachés à leur pays. « On souhaite une indépendance durable et totale. Pas question de passer la main à Alassane Ouattara, il est trop proche des intérêts étrangers. Cette manœuvre est trop risquée », commente-t-il. Même si son candidat fétiche se trouve désormais isolé par les Nations unies, l’Union Africaine et l’Europe, Jules Ferry veut encore y croire un peu.

Bouaké, le fief de l’opposition

De l’autre côté de la frontière, dans la région de Bouaké, au centre de la Côte d’Ivoire, les jeunes frères de Moussa ont rejoint depuis longtemps le camp de l’adversaire numéro 1 de Laurent Gbagbo, Alassane Ouattara. « Ils font partie de ses partisans. Ils sont prêts à se battre pour lui », explique ce Malien de 41 ans, dont une partie de la famille est née et demeure en Côte d’Ivoire. Ses parents ont quitté le Mali pour chercher du travail et se sont installés dans la région de Bouaké. Depuis, il y retourne chaque année. En 2002, alors qu’il rendait visite à sa famille, Moussa a été enrôlé par les Forces nouvelles, un mouvement d’opposition à Laurent Gbagbo. Après trois semaines dans la rébellion, il a réussi à s’échapper. Depuis cet événement, la politique ne l’intéresse plus. Il « suit cela de loin ». Pour Moussa, la sortie de crise « n’est pas pour tout de suite ». « Ces discordances se régleront par des affrontements », lâche-t-il résigné.

Fred, Moussa et Jules Ferry sont inquiets. Qu’ils soient pro-Gbagbo ou pro-Ouatarra, tous craignent que la situation ne dégénère en Côte d’Ivoire. Pour eux, le spectre de la crise politique de 2002 rôde toujours. Et à des centaines de kilomètres de leur pays, loin de leurs familles, tous se sentent désarmés face à ce conflit qui ne semble pas trouver d’issue.