Introduction de la technologie numérique dans les écoles primaires au Sénégal

Des tas d’ordures s’amoncèlent le long de la ruelle sablonneuse qui mène au portail principal de l’école. Les murs de l’école sont souillés et les pupitres fissurés sont recouverts de poussière. Pourtant, six ordinateurs reluisants à écran plat sont alignés d’un côté d’une salle de classe, au beau milieu de la saleté et du désordre.

A Médina, un quartier pauvre de pêcheurs, situé à Dakar, la capitale, une petite école se dresse entre un cimetière délabré et un marché d’artisanat.

Des tas d’ordures s’amoncèlent le long de la ruelle sablonneuse qui mène au portail principal de l’école. Les murs de l’école sont souillés et les pupitres fissurés sont recouverts de poussière. Pourtant, six ordinateurs reluisants à écran plat sont alignés d’un côté d’une salle de classe, au beau milieu de la saleté et du désordre. Ceux-ci ne semblent guère à leur place. Devant l’un des ordinateurs, Amadou Diallo, 10 ans, se bat avec ses petits camarades pour savoir qui l’allumera.

Amadou est en CM1 et n’avait jamais utilisé d’ordinateur jusqu’à ce que 10 machines apparaissent dans la bibliothèque de son école primaire. Aujourd’hui, il passe cinq heures par semaine devant un ordinateur.

Tandis que de plus en plus d’ordinateurs emplissent les écoles d’Afrique, le débat s’est axé sur le rôle que la technologie doit jouer dans le développement.

En effet, certains soutiennent que les technologies de l’information et de la communication sont nécessaires pour contribuer à faire entrer l’Afrique dans le 21e siècle et à la sortir de la pauvreté ; d’autres critiquent ce concept, affirmant qu’il existe de meilleures façons de dépenser les ressources, surtout si l’on considère les coûts de formation et les frais occasionnés par la maintenance des ordinateurs, et la destruction des machines usées dans le respect de l’environnement.

« La technologie numérique est l’espoir de l’Afrique », a déclaré Abdoulaye Wade, le président du Sénégal, le 18 juillet, encourageant ainsi ses concitoyens à envisager le système éducatif à travers le prisme de la « création du Sénégal de demain ».

Selon lui, les technologies de l’information et de la communication multiplient les possibilités d’innovation en matière d’éducation. Le Président a déclaré qu’il souhaitait que chaque étudiant et enseignant puisse au moins disposer d’un ordinateur.

Ce processus est déjà en marche. L’école primaire Serigne Amadou Aly Mbaye, l’école d’Amadou, mène un projet pilote unique en collaboration avec le ministère sénégalais de l’Education. Le Centre de recherches pour le développement international du gouvernement canadien (CRDI) a financé l’installation de 34 ordinateurs à l’école, dans quatre salles de classe et à la bibliothèque.

Des chercheurs de l’Institut national d’étude et d’action pour le développement de l’éducation (INEADE – un institut affilié au ministère de l’Education) étudient la manière dont les technologies de l’information et de la communication peuvent être intégrées à l’enseignement – avec un soutien et un suivi adéquats. Ces chercheurs remettront leurs conclusions au ministère à la fin de l’année ; leur travail vise à permettre l’intégration des technologies comme support à un enseignement de qualité dans les écoles primaires du Sénégal.

Une étude moins exhaustive est également menée dans d’autres écoles du Sénégal et d’Afrique de l’Ouest par le Réseau Ouest et Centre africain de recherche en éducation (ROCARÉ), une association à but non lucratif, « pour faire des technologies de l’information et de la communication l’outil principal utilisé pour améliorer la qualité de l’éducation », selon Kathryn Touré, la coordinatrice régionale du projet.

Question de priorités

Si, en Afrique, tout indique une progression de la technologie en milieu scolaire, certaines personnes, en Afrique et ailleurs, se demandent si cette approche est la bonne.

En 2005, l’ordinateur portable à 100 dollars a été lancé, avec le soutien des Nations Unies. Il s’agissait d’un outil technologique conçu pour être bon marché, léger, autonome, ne fonctionnant pas sur secteur et distribuable aux enfants pauvres d’Afrique, en âge d’être scolarisés. Pour les détracteurs de ce projet, les enfants avaient des besoins fondamentaux plus urgents et il serait préférable de s’assurer qu’ils aient de l’eau potable et des écoles convenables plutôt que des ordinateurs.

« Être capable de taper un CV [curriculum vitae] sur [le logiciel] Word est-il vraiment plus important que de pouvoir manger pendant une journée ou recevoir des médicaments qui sauvent la vie ? Est-ce qu’un déferlement d’ordinateurs portables bon marché pourrait changer l’existence des populations vivant dans les régions les plus pauvres du monde ? », a écrit Timothy Sprinkle, rédacteur spécialisé en technologies et politiques, dans un article paru en septembre 2006 dans la World Politics Review.

Au Sénégal, seuls 39 pour cent des plus de 15 ans savent lire et écrire ; seuls 38 pour cent des enfants sont scolarisés ; et 63 pour cent des Sénégalais survivent avec moins de deux dollars par jour, selon le dernier Indice de développement humain publié par les Nations Unies.

« La question n’est pas vraiment de savoir si les ordinateurs peuvent changer le cours des choses », a expliqué à IRIN George Roter, cofondateur de l’organisation canadienne Ingénieurs sans frontières. « La vraie question, c’est : “quels sont les goulets d’étranglement qui empêchent les enfants d’accéder à l’éducation ?”. La réponse qui vient naturellement n’est pas “le manque d’ordinateurs” ».

Dans les villages d’Afrique, les obstacles à l’éducation sont des problèmes « moins attrayants », tels que le maintien des enseignants qualifiés et la malnutrition infantile, selon M. Roter, qui a ajouté que les ressources devaient être priorisées en conséquence.

La formation des enseignants, la destruction des ordinateurs usés et les coûts de maintenance font également partie des sujets de préoccupation.

Selon les conclusions d’une étude menée en 2002 par le Réseau de développement humain de la Banque mondiale et le Département britannique pour le développement international (DfID), le coût total d’un apprentissage à l’utilisation d’un ordinateur dans les établissements secondaires des pays en voie de développement serait cinq fois supérieur au prix du matériel informatique lui-même.

Les difficultés

Bien que l’école Serigne Amadou Aly Mbaye se trouve en milieu urbain, elle est confrontée chaque jour à des difficultés dans le cadre de son projet informatique.

Certains enseignants âgés, réfractaires au changement, refusent d’y participer. Les enfants se serrent les uns contre les autres autour des ordinateurs, s’asseyant à deux ou à trois sur chaque chaise, l’école ne possédant qu’un ordinateur pour six.

De même, en raison de l’instabilité de l’alimentation électrique, chaque fois que les six ordinateurs sont allumés en même temps, un bip sonore est émis et il arrive souvent que trois des ordinateurs s’éteignent.

« Parfois, a expliqué à IRIN Cheikh Sylla, le directeur de l’école, vous préparez votre cours, avec Internet et projection vidéo, puis l’électricité se coupe. A ce moment-là, vous êtes totalement handicapé ».

Malgré tout, les participants au projet pensent que les écoliers africains ne doivent en aucun cas laisser la pauvreté et le sous-développement leur fermer des portes.

« Il y a peu de doutes que les populations mal desservies d’Afrique sub-saharienne ne profitent pas des bienfaits des technologies de l’information et de la communication », a écrit le CRDI, le sponsor canadien, sur son site Internet.

« Même pauvres, ils doivent évoluer avec le reste du monde », a déclaré Ndickou Diop Ndaw, institutrice de CE2, à propos de ses élèves. Mme Diop Ndaw se demande comment les élèves mèneraient des recherches au niveau universitaire et comment ils arriveraient à suivre aussi bien que les autres s’ils ne savaient pas utiliser un ordinateur.

« Être pauvre ne veut pas dire être aussi pauvre en connaissances », a-t-elle dit.

Cela n’a pas de sens d’attendre que le continent se développe davantage avant de se lancer dans la technologie, a ajouté M. Sylla, le directeur de l’école. Au contraire, a-t-il estimé, s’y mettre peut permettre au continent de se développer davantage. « Cela peut ouvrir des portes », a ajouté Papa Amadou Sène, chercheur à l’INEADE. « Cela peut permettre de sortir les gens de la pauvreté ».

Des écoliers motivés

Depuis 2003, les enseignants de l’école Serigne Amadou Aly Mbaye utilisent les ordinateurs dans certaines salles de classe pour résoudre des problèmes mathématiques, faire des exercices de vocabulaire français, préparer des projets de recherche et tracer des figures géométriques. Selon eux, cela permet aux élèves de constater instantanément leurs erreurs et de corriger leurs travaux eux-mêmes, et les encourage également à travailler plus dur.

Grâce à certains outils tels que la projection vidéo, on peut créer des images animées, grandeur nature, qui permettent aux élèves de ressentir l’ambiance et l’atmosphère de lieux qu’ils ne pouvaient auparavant découvrir que par le biais de la lecture.

« Les élèves s’investissent davantage parce que c’est intéressant pour eux », a expliqué M. Sylla, le directeur d’école. « Il y a des choses à découvrir ».

L’absentéisme a diminué. Les notes ont augmenté. Dans le bureau du directeur trône un trophée que les élèves ont remporté l’année dernière en se qualifiant pour la demi-finale d’un concours régional d’apprentissage. « C’est grâce à l’Internet que les élèves accèdent à d’extraordinaires ressources qui leur ont grandement facilité l’accès à la connaissance », a poursuivi M. Sylla.

Les enfants ont déjà accès à des ordinateurs par le biais des dizaines de cybercafés qui jalonnent les rues de Dakar. Selon M. Sylla, il est important qu’ils utilisent également ces machines en milieu scolaire.

« Ils écoutent de la musique, regardent les sites pornographiques et tchattent », a-t-il expliqué. « Les enfants qui n’ont pas l’Internet à l’école vont penser que l’Internet n’est bon qu’à cela ».

Au Sénégal, de plus en plus d’écoles élémentaires voient la technologie passer la porte de leurs salles de classe. Sur près de 7 000 écoles primaires interrogées au cours d’une étude des milieux scolaires à Dakar, Saint-Louis et Thiès, 231 ont déclaré posséder au moins un ordinateur, selon M. Sène de l’INEADE.

M. Sène a également fait savoir que le gouvernement allait distribuer 30 000 ordinateurs aux écoles élémentaires, à commencer par celles de Dakar. Les autorités ont déjà passé 100 000 commandes d’ordinateur portable à 100 dollars, a-t-il ajouté.