Il y a 20 ans, le Togo se soulevait contre Eyadema

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Il y a vingt ans, le 5 octobre 1990, le Togo rendait le verdict du procès de deux jeunes Togolais poursuivis pour diffamation contre le chef de l’Etat, Gnassingbé Eyadema. Suite à leur condamnation à 5 ans de prison, la foule présente dans le tribunal protestait et se soulevait au chant de l’hymne national « Terre de nos aïeux ». Elle est violemment réprimée par les militaires qui essuient à leur tour des jets de pierre. La contestation s’étend à toute la ville de Lomé. Les symboles de l’Etat étaient saccagés.

Logo DossouviLe 5 octobre 1990 marque le début du ras-le-bol de la dictature du président Eyadema, du parti unique RPT et de la mauvaise gouvernance. Elle sera aussi le début d’une répression violente et systématique sur toute l’étendue du territoire. Hilaire Logo Dossouvi était l’un des deux jeunes sur le banc des accusés lors de ce procès. Pour Afrik.com, il se rappelle. Rencontre.

Afrik.com : Vous êtes l’un des deux accusés concernés dans ce procès en diffamation contre l’ancien chef de l’Etat togolais. Pouvez-vous nous rappeler ce qui s’est passé ce 5 octobre 1990 ?

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J’étais inculpé par le ministère public devant le tribunal correctionnel de Lomé pour diffamation au chef de l’état. Nous avons écrit des tracts sur la gestion du pouvoir qui régentait la vie de la société togolaise mais l’un d’eux a retenu l’attention de la justice. C’est celui qui faisait état de certaines relations coupables entre le chef de l’état et la religieuse sœur Delphine Gaffa. Durant trois, quatre jours on a été torturé au ministère de la sécurité. C’était avant le procès du 21 septembre. On nous a fait toute sorte de chose. C’est lorsque l’avocat, maître Koffigoh, et d’autres s’en sont mêlés qu’ils ont cessé ces pratiques. Nous étions 13 jeunes au départ mais seuls 9 ont été inculpés. Finalement, deux d’entre nous ont été gardés à la prison civile de Lomé. Ce matin du 5 octobre, nous étions dans le prétoire pour répondre pour entendre le verdict du juge.

Afrik.com : Après le verdict, le pays a connu une série de troubles importants comme les grosses grèves de mars-avril 1991, les massacres de Fréau Jardin et de la lagune de Bè. Que s’est-il passé pour vous?

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Deux semaines après le 5 octobre, on a été libérés à cause des troubles importants qu’il y avait partout à Lomé. Les institutions des droits de l’homme ont convaincu le président Eyadema que pour que le calme revienne au Togo, il faut qu’on nous libère. Après cela, j’ai fuit le pays. J’ai effectué huit ans au Ghana, trois ans au Bénin et sept ans au Canada. Je ne suis revenu au Togo qu’il y a seulement deux ans.

Afrik.com : Vous étiez un jeune sans emploi à l’époque. Pourquoi avoir écrit ces tracts ?

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En 1990, il y avait beaucoup de chômage. Les fonctionnaires ne recevaient plus d’avancement depuis une dizaine d’années. Dans la sous-région, nous étions les plus mal rémunérés. C’était très difficile de vivre au Togo. Personnellement, j’étais sorti de l’université en 1982 après une maîtrise en journalisme, mais huit ans après, je n’avais toujours pas de travail. Les gens souffraient, il n’y avait rien. Il existait également dans le pays un culte de la personnalité assez développé dédié au président en exercice avec un nombre impressionnant de chansons à sa gloire. Elles disaient qu’il était le plus beau, le premier cultivateur, le premier des Togolais… C’était un peu le système des très grandes dictatures comme en Corée ou en Chine. Mais Mao Tsé-tung a fait de la Chine un grand pays. Qu’est ce que nous on tire aujourd’hui du passage d’Eyadéma ? C’est dans ce contexte difficile que nous avons choisi d’écrire ces tracts. Quelques uns de nos professeurs l’ont fait avant nous et ont connu la prison pour cette raison. D’autres ont dû fuir le pays après cela. Je vivotais grâce à des piges que j’écrivais à droite à gauche à l’époque. Mais j’aurais voulu vivre mieux, comme tous les Togolais.

Afrik.com : Comment réagissaient les personnes à qui vous distribuiez des tracts dénonçant le régime ?

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Les tracts se refilaient de bureau en bureau, après sous le cartable, discrètement. Dans ce temps-là, la presse n’était pas libre. Elle n’était pas non plus pluraliste et ne faisait qu’écrire ce que lui dictait le pouvoir. Nos écrits étaient alors très recherchés sur toute l’étendue du territoire car la population était d’accord. Cela suscitait même d’autres débats entre copains, entre collègues de service. C’était une alternative à la voix du pouvoir qui ne reflétait pas toujours fidèlement ce que vivaient les gens. D’où notre volonté de faire bouger les choses.

Afrik.com : Vous étiez deux à être finalement accusés. Qu’est devenu votre co-accusé Doglo Agbélenko qui était avec vous?

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Doglo, c’est un ami à moi. Il a subi les mêmes choses que moi. Il vit aujourd’hui en Allemagne. Il doit beaucoup m’en vouloir comme c’est le cas de beaucoup de Togolais, car j’ai choisi de soutenir Faure lors de son élection mais je ne le regrette pas. Je pense qu’il y a une grande différence entre Faure et son père. Dès son arrivée, il a favorisé la liberté d’expression. Les militaires reçoivent des formations en matière des droits de l’homme. Il y a beaucoup d’organisations des droits humains et certaines vont en prison rencontrer des prisonniers. Les gens ne sont plus assassinés comme avant. J’ai l’impression qu’il est venu pour corriger le mal fait par son père. C’est une opinion personnelle, mais si c’était d’autres enfants d’Eyadéma comme par exemple Kpatcha ou Ernest, ce serait plus catastrophique.

Afrik.com : Même s’il s’est d’abord imposé au pouvoir en février 2005 à la mort de son père et que la communauté internationale a reconnu qu’il y a au moins eu 500 morts suite aux troubles qui ont suivi?

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C’est mauvais, mais que voulez-vous qu’il fasse ? C’est le régime de son père qui l’a installé au pouvoir. Pour y arriver au Togo, je crois qu’il faut aller progressivement. Si les gens veulent avoir tout de suite un pays démocratique, je crois que ça n’arrivera pas car il y a beaucoup d’autres caciques qui vont se braquer.

Afrik.com : Pour ce soutien, certains Togolais vous reprochent d’avoir retourné votre veste. Qu’en est-il exactement?

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Je n’ai pas pris ma carte au RPT. J’ai tout juste changé mon appréciation, mais je suis social démocrate et toujours du parti de la CDPA. J’ai même été opposé à un moment donné au professeur Gnininvi, mais j’ai lutté pour ce parti, je ne peux pas le quitter comme ça. Mais quand ça ne va pas, il faut avoir le courage de dire que cela ne va pas.

Afrik.com : A l’heure du bilan, y a-t-il eu selon vous des changements notables à attribuer à la période post-5 octobre ?

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Bien sur ! Avant, il n’y avait pas beaucoup de radios ni de journaux. Aujourd’hui, il y a une pluralité de journaux et cela a évolué en matière de communication, même si la pauvreté continue de sévir dans le pays. Concernant le développement, ce n’est pas encore ça mais sur le plan des libertés il y a eu des avancées, notamment en termes de liberté d’expression, d’association et sur les plans des droits de l’homme même s’il est vrai que c’est toujours le RPT qui est au pouvoir… Je pense que la priorité aujourd’hui c’est le travail des jeunes. Il y a encore trop de chômage. Ils sont très pauvres. D’une manière générale, il faut régler le problème de travail de tout un chacun afin que tous aient le minimum quotidien. Je pense que la leçon a tirer de cette période, c’est que la force du peuple est comme un rouleau compresseur, ça écrase, il faut éviter de les pousser à bout.