« Il n’y a pas de famine au Niger, mais une crise alimentaire »

On ne peut pas parler de famine au Niger et il est injuste de placer le pays à la dernière place du classement mondial sur le développement humain 2005. Tels sont les deux principaux messages que Mohamed Ben Omar, ministre chargé des Relations avec les institutions et porte-parole du gouvernement, de passage à Paris, entend porter à l’opinion publique internationale. Interview.

Au Niger, tout ne serait pas aussi sombre que les médias veulent le faire croire. La famine ? « Plutôt une crise alimentaire. » La dernière place du classement mondial 2005 sur le développement humain des Nations Unies ? « Un indice calculé à partir des statistiques de 2001. » Mohamed Ben Omar, Ministre chargé des Relations avec les institutions et porte-parole du gouvernement souhaite remettre quelques pendules à l’heure. De passage à Paris, il s’est entretenu avec Afrik sur la situation réelle du pays, ses avancées et ses besoins.

Afrik.com : L’actualité du Niger est liée à la famine. Un terme que réfute, et cela a choqué beaucoup de monde, le Président Mamadou Tandja. Peut-on parler de famine au Niger ?

Mohamed Ben Omar :
Il n’y a pas de famine au Niger. Il faudrait plutôt parler de crise alimentaire. Cette crise est consécutive aux mauvaises précipitations, auxquelles s’ajoutent les attaques acridiennes. Plus de 50% de nos récoltes ont été détruites par les criquets. Le Niger est un pays sahélien qui vit la précarité au quotidien. Un pays où la sécheresse est cyclique. Donc, la sécheresse n’est pas un phénomène nouveau pour nous. Simplement, les médias internationaux ont biaisé l’information. Ils ont donné des proportions trop inquiétantes à cette crise. Il n’y a eu aucun mort adulte dans le pays, aucun village nigérien ne s’est dépeuplé, aucun bidonville ne s’est constitué près des grands centres urbains. Autant de signes apparents de l’existence d’une véritable famine. La malnutrition existe dans le pays. Médecins sans frontières a d’ailleurs créé un centre pour les enfants malnutris. Mais ce centre existe depuis 2001, il ne date pas de 2005.

Afrik.com : La crise alimentaire est-elle jugulée ?

Mohamed Ben Omar :
Les récoltes sont heureusement très bonnes cette année. Les précipitations ont été très bonnes tout au long des trois mois de la période hivernale. Je pense que les choses vont rentrer dans l’ordre. Il y a eu plus de peur que de mal. Mais cela nous a permis de tirer quelques leçons. Notre problème est un problème de pauvreté structurelle et d’agriculture. Nous devons repenser notre agriculture. Son avenir n’est plus tant lié à la pluie qu’à l’irrigation. Le gouvernement est à pied d’œuvre pour concevoir un projet afin d’initier des projets de cultures irriguées. Nous avons décidé d’irriguer 2 000 hectares par an dans chacune de nos 8 régions.

Afrik.com : Il y a eu un grand élan de générosité internationale pour la « famine » au Niger, mais il y a, semble-t-il, un important décalage entre les promesses de dons et les sommes effectivement envoyées.

Mohamed Ben Omar :
Il y a eu beaucoup d’effets d’annonce et c’est dommage. 42 milliards de FCFA ont été promis par la communauté internationale, dont 24 milliards des différentes organisations du système des Nations Unies. Or, à la date d’aujourd’hui, le Dispositif national de gestion et de prévention de crise alimentaire n’a reçu que 4 milliards, sur les seuls 24 millions onusiens.

Afrik.com : Qui compose le Dispositif national de gestion et de prévention de crise ?

Mohamed Ben Omar :
Le Dispositif national de gestion et de prévention de crise est composé de la Cellule crise alimentaire logée à la primature, mais aussi des donateurs et de la société civile, donc les ONG.

Afrik.com : Le dernier rapport du Programme des Nations Unies pour le développement (Pnud) a classé le Niger à la dernière place mondiale en matière de développement humain. Une position que vous contestez. Pourquoi ?

Mohamed Ben Omar :
Pour son indice 2005, le Pnud s’est référé, et le représentant du Pnud à Niamey l’a clairement reconnu, aux statistiques de 2001. Nous nous retrouvons derrière certains Etats néants, c’est-à-dire qui n’existent pas en tant que tels, comme la Somalie. Ce qui est inimaginable et aberrant au vu de tous les efforts consentis par le gouvernement. Selon nos propres calculs, nous aurions dû être 168e au lieu de 177e. Mais nos statistiques 2005 n’ont pas été validées avec nos différents partenaires.

Afrik.com : En quoi la situation s’est amélioré entre 2001 et 2005 ?

Mohamed Ben Omar :
En 2000, nous venions de sortir d’un embargo économique et financier à la suite d’un coup d’Etat militaire perpétré dans le pays avec l’assassinat de l’ancien Chef d’Etat[[<1>9 avril 1999 : Assassinat du Président Ibrahim Baré Maïnassara par sa garde personnelle.]]. Petit à petit, des élections démocratiques ont été organisées, un Président de la République a été élu, Mamadou Tandja[[<2>24 novembre 1999 avec 59,90% des suffrages]], une Assemblée nationale en bonne et due forme a été élue et a commencé à travailler. Nous étions en 2000 à l’achèvement du programme triennal de redressement économique et financier. Au vu des résultats, le Niger était éligible à l’initiative PPTE (Pays pauvres très endettés, ndlr), nous avons donc bénéficié de 54% de remise sur notre dette. Cet argent a été une bouffée d’oxygène pour nous. Nous avons pu investir dans les secteurs sociaux de base, à savoir l’éducation et la santé. 1 959 cases de santé et 1 200 classes ont été créées depuis 2001 grâce à ces fonds. Cela a participé à un véritable bond en avant, en terme de taux de scolarisation (32% en 2001 contre 54% actuellement) et en terme d’accès aux soins de santé primaire.

Afrik.com : Le Niger est un pays pastoral. Comment faites-vous pour vous adapter au nomadisme en matière d’éducation ?

Mohamed Ben Omar :
Nous avons ce que nous appelons des écoles nomades qui se déplacent en fonction des saisons pour suivre l’activité pastorale. Nous avons également innové avec des écoles de proximité. Cette initiative concerne les Collèges d’établissement généraux. En fonction du flux d’enfants scolarisables, le nombre d’écoles évolue. C’est élastique.

Afrik.com : Comment répondez-vous aux besoins en professeurs étant donné que les institutions internationales vous contraignent de maîtriser la masse salariale nationale ?

Mohamed Ben Omar :
Pour notre masse salariale nationale, nous sommes, en effet, obligés de rester dans une proportion de 35% de nos recettes internes pour garder une certaine discipline budgétaire. De 1996 à aujourd’hui, de nombreux enseignants sont partis à la retraite mais il n’y a pas eu de recrutement au sein de la fonction publique. Nous avons alors imaginé une autre rubrique, la rubrique dépense communautaire, à travers laquelle nous pouvions rémunérer des enseignants. Et les frais pris en charge ne valent pas le coût de l’enveloppe des salaires.

Afrik.com : Qu’est-ce-que cela signifie concrètement ?

Mohamed Ben Omar :
Il existe différents statuts au-delà du fonctionnariat : les contractuels – l’Etat en a recruté 18 000 -, les jeunes volontaires – nous en avons 3 600- et les appelés du Service civique, au nombre de 3 000 aujourd’hui. Un enseignant qui a un statut d’appelé du Service civique national est payé 50 000 FCFA et un volontaire à l’Education de base (primaire), 37 500 FCFA. Dans les mêmes conditions, l’enseignant fonctionnaire du premier degré touche 80 000 FCFA. Un professeur de collège recruté par la fonction publique coûte 120 000 FCFA, alors qu’un contractuel, à diplôme égal, n’aura que 62 000 FCFA. Autant d’économies que nous avons pu réaliser.

Afrik.com : En matière de santé, le Niger doit impérativement contrôler la natalité galopante. Comment vous y prenez-vous ?

Mohamed Ben Omar :
Le Niger a un des taux de fécondité les plus élevés au monde et, à ce rythme, notre population doublera en 15 ans. Au vu des réalités économiques qui sont les nôtres, nous nous devons en tant que pouvoirs publics, d’assumer nos responsabilités. Nous avons, à ce propos, créé il y a neuf mois un ministère dédié, celui de la Population et de l’Action sociale. Il existe un centre de santé maternelle qui véhicule des messages en ce sens. Mais nous utilisons de plus en plus les leaders d’opinion pour faire comprendre à la population que pauvreté rime avec familles nombreuses. Les leaders d’opinion sont toutes ces personnes qui sont écoutées dans le village : le chef traditionnel, l’imam, le griot, l’enseignant, les petits commerçants… Il faut d’abord les convaincre eux-mêmes de l’utilité du planning familial pour qu’ils en fassent la promotion. C’est un travail de longue haleine.

Afrik.com : Existe-t-il des freins culturels, comme la religion, à ce travail ?

Mohamed Ben Omar :
Toutes les religions du monde sont par essence natalistes. Aucune ne prônera la contraception. La polygamie n’est pas une obligation, elle est juste permise par l’islam. Vous n’êtes pas non plus obligés d’avoir 20 enfants, vous pouvez tout à fait en avoir trois ou quatre, ce qui vous permettra de bien les éduquer et de leur offrir un avenir décent.

Afrik.com : L’islam radical préoccupe de nombreux pays, notamment en Afrique. Qu’en est-il au Niger ?

Mohamed Ben Omar :
Le Niger est un pays à 95% musulman, mais c’est une République laïque. Il n’y a pas d’islamisme radical ou militant au Niger. Nous avons un islam tolérant. Il n’y a aucun risque de ce côté-là.

Afrik.com : Qu’attendez-vous de la communauté internationale ?

Mohamed Ben Omar :
Elle doit nous accompagner, elle doit plaider pour le cas du Niger. Cela doit se concrétiser à travers un investissement budgétaire massif dans le cadre de notre programme de réformes économiques et sociales. Nous avons des potentialités énormes pour jeter les bases de notre future industrialisation. Nous avons un secteur privé complètement vierge. Le Niger est un pays minier. Nous avons de l’or, du fer, de l’uranium, du pétrole. Tout cela n’est pas mis en valeur (à part l’or depuis un an). Nos ressources minières sont toujours sous forme de richesses potentielles.

Afrik.com : Quels sont actuellement les secteurs clés de l’économie nigérienne ?

Mohamed Ben Omar :
Nos deux principaux secteurs d’activité sont l’agriculture, qui reste chez nous de subsistance, et l’élevage, pour lequel nous sommes en train d’établir une véritable rupture. Actuellement, notre élevage est extensif, contemplatif, sentimental. Il répond à certaines pratiques culturelles ancestrales. Le gouvernement souhaite développer un élevage intensif créateur de richesses. Nous nous sommes, entre autres, attelés à créer des abattoirs modernes avec des voitures frigorifiées. Nous avons déjà prospecté certaines pistes d’exportation, avec la Guinée Equatoriale, la République démocratique du Congo, le Gabon, l’Algérie ou encore la Libye. Autant de pays qui sont disposés à signer des contrats avec nous pour leur fournir de la viande au lieu de solliciter des pays comme l’Argentine ou le Venezuela.

Afrik.com : Un mot sur les Jeux de la Francophonie. Certaines personnes sont dubitatives quant à la tenue des Jeux en décembre au Niger. Qu’en est-il exactement ?

Mohamed Ben Omar :
Les 5e Jeux de la Francophonie auront lieu comme prévus le 7 décembre. Nous sommes dans la dernière ligne droite. Le village est terminé, les infrastructures sportives, culturelles, d’hébergement et de communication ont toutes été réhabilitées. Les Jeux sont une opportunité formidable pour le pays, cela va donner un coup de fouet à notre économie. Plus de 8 000 personnes sont attendues et cela va générer une entrée massive de devises.

 Pour la photo copyright Mathieu WALTER