Il faut renouer le dialogue inter-togolais


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Membre de la mission d’observateurs de la Francophonie pour les élections présidentielles au Togo, Christian Philip revient sur le scrutin, très controversé, du 1er juin dernier qui a reconduit le général Gnassinbé Eyadéma dans ses fonctions. S’il reconnaît que le scrutin a rencontré quelques difficultés, il estime que l’issue du vote était prévisible bien avant le rendez-vous des urnes.

La présence de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) aux élections présidentielles togolaises n’a-t-elle pas été une simple caution pour le général Eyadéma réélu le 1er juin dernier à la tête du pays après 36 années au pouvoir ? Christian Philip, l’un des 22 observateurs mandatés par l’OIF pour surveiller le scrutin, s’explique. Député du Rhône et président du groupe amitié France-Togo, il estime qu’il s’agissait d’une attitude responsable de la part de la Francophonie. Choisissant ses mots avec précaution, il a répondu ce mercredi à Paris aux questions des journalistes.

Afrik : Quel bilan tirez-vous de la mission d’observation de la Francophonie ?

Christian Philip : Nous avons constaté un certain nombre de problèmes. Les plus importants, ceux susceptibles de conduire à des effets significatifs sur le résultat du vote, ne résident pas dans le scrutin lui-même mais dans l’établissement des listes électorales et la remise des cartes électorales. Dans le nord du pays, on a inscrit plus d’électeurs que dans le sud et les cartes d’électeurs ont été remises à plus de 90%. Tandis que dans la région maritime, les inscriptions ont été plus limitées. Et les cartes d’électeurs ont été distribuées, sans doute, à un peu plus de 50%. A partir du moment où il y avait un plus grand nombre d’électeurs dans le nord que dans le sud, le résultat pouvait quand même donner lieu à une certaine prévision.

Afrik : Vous étiez 22 observateurs, dont la moitié dans les régions lagunaires (sud). Or, les problèmes de fraudes massives ont été rapportés dans le nord du pays. Dans la mesure où il y avait plus de 5 000 bureaux de vote pour le scrutin, votre rapport peut-il s’avérer représentatif ?

Christian Philip : Nous ne pouvons pas prétendre avoir été présents partout, loin de là. Mais nous avons circulé dans l’ensemble du pays sans dire à l’avance où nous allions. Il y a eu des problèmes, c’est incontestable. Nous avons dit ce que nous avons vu, sans porter de jugement. Maintenant, par rapport à ce que nous avons vu, on peut se dire qu’il n’y a pas de raison majeure pour que les choses aient été profondément différentes d’un endroit à l’autre. A partir du moment où il y avait cette réalité nord/sud au niveau du nombre d’électeurs, nous n’avons pas pensé, même si cela peut être contesté, qu’il y avait matière à dire que les résultats auraient pu être inversés.

Afrik : Monsieur Eyadema avait donné sa parole d’officier à Jacques Chirac qu’il ne se représentait pas à la présidence du Togo. Il a menti. Il a également fait modifier la Constitution pour briquer un nouveau mandat. Cela ne porte-t-il pas, à la base, préjudice à la crédibilité même du scrutin du 1er juin dernier ?

Christian Philip : Ce n’est pas sain, je ne vais dire le contraire. Mais ce n’est pas la première fois dans la vie politique d’un pays qu’une personne promet de ne pas se représenter à une élection et le fait quand même. Je pourrais vous donner des exemples dans la politique française…

Afrik : Le fait que l’Union européenne et les Nations Unies aient refusé d’envoyer des observateurs au Togo ne décrédibilise-t-il pas l’action de la Francophonie ?

Christian Philip : Attendre que les choses se passent est une forme d’irresponsabilité. C’est le rôle de la communauté internationale que d’être présente. Je ne crois pas que l’on gagne à être absent. Je pense que l’Union Européenne commet une erreur en n’allant pas voir comment les choses se passent. Il faut avoir une attitude globale et systématique. Les observateurs de l’Union africaine ont conclu à des problèmes lors des élections présidentielles au Nigeria. Ce qui n’a pas empêché tous les chefs d’Etat d’être présents à la cérémonie d’investiture et à l’Union Européenne de dire qu’au Nigeria il n’y a pas eu de problème. Si l’on veut être crédible quand on a une position, je crois qu’il faut avoir la même partout.

Afrik : Il faut tout de même rappeler que l’Union Européenne, comme les Nations Unies, souhaitaient se rendre au Togo mais en ayant réalisé préalablement des missions exploratoires. Ce que Eyadema a refusé…

Christian Philip : Les autorités togolaises ont répondu à l’Union Européenne qu’on les avait averties seulement 48 heures à l’avance qu’une mission exploratoire allait venir à Lomé sous telle et telle condition. Ce n’était pas acceptable à ce niveau. J’ai également constaté à Lomé qu’il y avait une absence de dialogue entre le représentant sur place de l’Union Européenne et les autorités. Sans dialogue, cela ne peut pas fonctionner.

Afrik : Que pensez-vous de la présence d’organismes tels que la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme en tant qu’observateurs des élections présidentielles togolaises ?

Christian Philip : Je n’ai pas d’opinion à émettre sur les autres observateurs présents au Togo. Ils ne faisaient pas partie de la délégation officielle qui a été envoyée par Monsieur Abdou Diouf, secrétaire-général de l’OIF.

Afrik : Quelles conclusions tirez-vous des résultats (presque) officiels des élections ?

Christian Philip : Certains pensaient qu’il pouvait y avoir des forces intermédiaires entre le général Eyadéma et Akitani/Olympio. Les résultats des élections ont montré que les autres candidats n’avaient pas une représentativité très forte et ne pouvaient pas apparaître aujourd’hui comme des forces politiques réelles. Il y a un face à face confirmé entre le parti du Président et celui de Gilchrist Olympio. Il est clair que cette situation ne favorise pas le dialogue au sein du Togo et que cela continuera à poser problème au cours des prochaines semaines et des prochaines années.

Afrik : La communauté internationale pourrait-elle jouer un rôle dans la résolution de ce problème ?

Christian Philip : L’élection présidentielle règle la légitimité formelle du pouvoir à court terme, mais elle ne règle pas le problème du Togo. D’une manière ou d’une autre, la mission de la France et de la communauté internationale est d’aider à renouer un dialogue inter- togolais. Eyadema parle d’un gouvernement d’union nationale. Mais on voit mal comment les circonstances peuvent permettre d’arriver à un tel résultat. L’un des conseils que l’on peut donner au Togo, et c’est ce que prévoit la Constitution, c’est la tenue de véritables élections locales dans le pays. Les villes du sud, et en particulier Lomé, au vu des résultats du scrutin du 1er juin, pourraient avoir des municipalités d’opposition. Ce serait une première voie pour mettre en place une certaine forme de partage du pouvoir. Les autorités ont promis ce type d’élections pour début de 2004.

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