Ida B. Wells-Barnett : combats et écrits pour la justice

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Ida Wells-Barnett (1862-1931), journaliste, suffragette, et championne du mouvement contre les lynchages aux Etats-Unis. Elle consacra sa vie à rédiger, dans la presse locale, nationale et internationale, des articles enflammés, dans lesquels elle dénonçait les injustices du Sud.

Par Lee Baker *

Outre le combat qu’elle mena courageusement contre les lynchages, Ida B. Wells-Barnett était aussi suffragette, défenseuse des droits de la femme, journaliste et oratrice d’envergure internationale. Elle figure parmi les personnalités les plus intègres des Etats-Unis, ainsi que parmi les plus ardents partisans de la démocratie. Née à Holly Springs (Mississippi) en 1862, elle est morte à Chicago (Illinois) en 1931 à 69 ans.

Bien que les parents d’Ida aient été esclaves avant la guerre de Sécession, ils arrivèrent à subvenir aux besoins de leurs sept enfants car sa mère était une cuisinière réputée et son père un menuisier talentueux. Alors qu’Ida n’avait que 14 ans, une tragique épidémie de fièvre jaune s’abattit sur Holly Springs et tua ses parents et le plus jeune des sept enfants de la famille. Manifestant déjà l’intégrité, le sens des responsabilités et la force morale qui allaient la caractériser toute sa vie durant, Ida garda ses frères et sœurs auprès d’elle et se fit engager comme enseignante pour les nourrir. Elle réussit à poursuivre ses études au Rust College qui se trouvait à proximité et finit par déménager à Memphis (Tennessee) pour vivre avec sa tante et aider à élever ses plus jeunes sœurs.

Une vie de combat

C’est à Memphis qu’elle commença à se battre (au sens propre du mot) pour l’égalité des races et des sexes. En 1884, le contrôleur de la compagnie ferroviaire Chesapeake & Ohio lui demanda de laisser sa place assise à un homme blanc. Il lui ordonna d’aller dans le wagon-fumeurs, qui était aussi le wagon « Jim Crow » (du nom des lois qui séparaient les Américains selon la couleur de leur peau), déjà bondé. Malgré la loi de 1875 sur les droits civiques, qui interdisait la discrimination fondée sur la race, les convictions ou la couleur de peau dans les salles de spectacle, hôtels, moyens de transport et autres services publics, plusieurs compagnies ferroviaires continuaient de pratiquer cette ségrégation.

Ida Wells refusa de bouger, invoquant son appartenance au sexe féminin et le fait qu’elle ne fumait pas, ce qui justifiait sa place dans le wagon des dames, et non dans celui, moins confortable, réservé aux Afro-Américains. Ne voulant rien savoir, le contrôleur l’expulsa du train par la force, sous les applaudissements de passagers blancs. De retour à Memphis, elle engagea immédiatement un avocat et poursuivit en justice la compagnie ferroviaire pour mauvais traitements. Elle obtint gain de cause dans un tribunal local mais la compagnie ferroviaire fit appel auprès de la Cour suprême du Tennessee, laquelle inversa la décision du premier tribunal. C’était le premier des nombreux combats qu’Ida Wells allait mener tout au long de sa vie pour la justice sociale et la dignité humaine. À partir de ce moment, elle allait se consacrer sans répit et sans crainte à la lutte contre l’injustice et la violence racistes et sexistes.

L’action en justice qu’avait intentée Ida Wells contre la compagnie ferroviaire marqua également le début de sa carrière de journaliste. De nombreux journaux s’intéressèrent à cette enseignante de 25 ans qui avait tenu tête aux partisans de la ségrégation raciale. Sa carrière de rédactrice se développa dans des publications destinées aux Afro-Américains et à un lectorat chrétien, ainsi que dans des journaux britanniques. En 1889, elle devint l’une des associées du Free Speech and Headlight, journal détenu par le pasteur de l’église baptiste de Beale Street, le révérend R. Nightingale. Celui-ci encourageait ses nombreux paroissiens à s’abonner au journal, qui connut ainsi un grand succès. Cela permit à Ida Wells de quitter son travail d’enseignante et de gagner sa vie en écrivant, en étant responsable de rubrique et par la suite en faisant des conférences aux États-Unis et à l’étranger.

La vie d’Ida Wells prit de nouveau une tournure tragique lorsque trois de ses amis furent lynchés en 1892 (c’est-à-dire assassinés par la foule sans aucune forme de procès). Ils s’appelaient Thomas Moss, Calvin McDowell et Henry Stewart. Ces trois hommes étaient propriétaires d’une épicerie, la People’s Grocery Company, à qui certains reprochaient de faire concurrence à des magasins détenus par des Blancs. Un groupe d’hommes blancs essaya de mettre fin à cette concurrence en attaquant la People’s Grocery. Les trois propriétaires ne se laissèrent pas faire et tirèrent sur l’un des attaquants. Ils furent arrêtés mais une foule hargneuse envahit rapidement la prison où ils étaient incarcérés dans le but de les lyncher. La foule déchaînée les traîna en dehors de la ville et les assassina sauvagement. Cet acte de barbarie révolta Ida Wells. Elle écrivit dans le Free Speech :

La ville de Memphis a montré que ni l’intégrité ni la réputation du Nègre ne lui sont utiles s’il ose se protéger de l’homme blanc ou lui faire concurrence. Nous ne pouvons rien faire à la suite de ce lynchage car nous sommes en infériorité numérique et n’avons pas d’armes. La foule blanche en colère a pu se procurer des munitions gratuitement mais la loi qui interdit de vendre des armes aux Nègres est strictement appliquée. Il ne nous reste donc qu’une seule chose à faire : économiser notre argent et quitter une ville qui ne protégera ni notre existence ni nos biens et ne nous donnera pas non plus droit à un procès équitable mais qui nous assassinera froidement si nous sommes accusés par des Blancs.

Boycott

Beaucoup de gens suivirent les conseils d’Ida Wells et allèrent vivre ailleurs. D’autres membres de la communauté noire organisèrent un boycott de magasins détenus par des Blancs pour exprimer leur indignation face aux meurtres barbares. Sans se laisser intimider par les atrocités commises, Ida Wells poursuivit son travail de dénonciation et d’investigation journalistique jusqu’à ce que son bureau au journal fût saccagé en guise de représailles. Ne pouvant rester à Memphis, elle alla vivre à Chicago, où elle pourrait continuer à exercer son métier. Elle continua à rédiger, dans la presse locale, nationale et internationale, des articles enflammés, dans lesquels elle dénonçait les injustices du Sud, en analysant et en exposant au grand jour les prétendues « raisons » que les partisans de la suprématie blanche invoquaient pour justifier le lynchage de Noirs, pratique devenue alors courante.

À Chicago, Ida Wells participa également au développement de nombreuses organisations afro-américaines de femmes et de réforme. Elle ne cessa de faire campagne contre le lynchage, publiant notamment le pamphlet intitulé « Southern Horrors : Lynch Law in All Its Phases » (Horreurs du Sud : la loi sur le lynchage à tous ses stades) (1892), en couverture duquel figurait son portrait. En 1895, elle épousa l’avocat Ferdinand L. Barnett, rédacteur en chef de l’un des premiers journaux afro-américains de Chicago et eut quatre enfants, ce qui ralentit quelque peu son militantisme sans pourtant y mettre fin. Elle se battit sans répit pour le droit de vote des femmes et participa au défilé historique organisé en 1913 à Washington en faveur du suffrage universel. Opposée à toute forme d’injustice, Ida Wells-Barnett réussit, aux côtés de Jane Addams (assistante sociale connue pour son rôle de pionnière, qui reçut par la suite le prix Nobel de la paix), à empêcher la création à Chicago d’écoles soumises à la ségrégation raciale.

En 1906, elle s’associa à W.E.B. Du Bois et à d’autres pour développer le Niagara Movement, un mouvement de promotion des droits civiques des Afro-Américains, qui combattait la ségrégation raciale et l’absence de droits et s’opposait à la stratégie conciliatrice prônée par d’autres militants noirs comme Booker T. Washington. Ida Wells-Barnett fut une des deux femmes afro-américaines à signer « l’appel » à la création de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) en 1909, dont elle fut l’un des membres fondateurs. En raison de son opposition clairement affichée à la stratégie de Booker Washington, elle fut cependant considérée comme « radicale » et ne put assumer de fonctions de direction au sein de cette association.

En 1930, déçue par les candidats des principaux partis aux organes législatifs de l’État de l’Illinois, elle décida de se présenter elle-même aux élections. Ce fut ainsi l’une des premières femmes noires des États-Unis à briguer un poste électif. Elle mourut l’année suivante, au terme d’une vie consacrée à la lutte pour la justice.

(Diffusé par le Bureau des programmes d’information internationale du département d’Etat)