Ibrahim Mahama, l’artiste qui bouscule le centre du monde de l’art


Lecture 6 min.
Ibrahim Mahama, Ghana Mann, 2023–24 © Ibrahim Mahama.
Ibrahim Mahama, Ghana Mann, 2023–24 © Ibrahim Mahama.

Premier artiste africain à atteindre la première place du classement ArtReview Power 100, le Ghanéen Ibrahim Mahama incarne un déplacement profond du centre de gravité de l’art contemporain mondial. Avec des sacs de jute cousus, des fragments de locomotives, des archives industrielles ou des lits d’hôpital récupérés, il transforme les rebuts de l’économie globale en mémoire collective. Et il le fait depuis le Ghana, en gardant Tamale comme point d’ancrage.

Un sac de jute, toute une histoire

Tout commence par des sacs de jute, ces contenants grossiers, utilisés pour transporter le cacao, le charbon, le riz ou d’autres marchandises.Ces contenants grossiers portent déjà en eux les traces d’une économie de rente héritée de la colonisation. Ibrahim Mahama les collecte, les fait recoudre par des dizaines de collaborateurs, puis les assemble en vastes peaux textiles qui viennent recouvrir des bâtiments entiers.

Des façades de musées européens aux gares de Kumasi, ces enveloppes de tissu usé posent une question simple à travers leur exposition. Qui produit, qui transporte, qui profite, et à quel prix ? Chez Mahama, le sac devient une archive du travail, des circulations commerciales, des frontières et des inégalités.

Ibrahim Mahama
Ibrahim Mahama

Né en 1987 à Tamale, dans le nord du Ghana, Ibrahim Mahama grandit loin des capitales traditionnelles de l’art contemporain. Il étudie à l’université des sciences et technologies Kwame Nkrumah de Kumasi, où il obtient un master en peinture et sculpture en 2013. Sa pratique évolue rapidement vers l’installation monumentale, l’intervention architecturale et le travail collectif. La toile ne suffit plus et les bâtiments et les infrastructures deviennent ses supports.

Du Ghana au sommet de l’art mondial

En décembre 2025, la revue britannique ArtReview publie son classement annuel Power 100, qui répertorie les personnalités les plus influentes du monde de l’art contemporain. Pour la première fois, la première place revient à une personnalité issue du continent africain. Ibrahim Mahama devance galeristes, collectionneurs, directeurs de musées, curateurs et artistes déjà installés au cœur du système.

La même année, il reçoit un Art Basel Gold Award dans la catégorie des artistes établis, autre signe d’une reconnaissance mondiale. Depuis plus d’une décennie, Mahama occupe les grandes scènes internationales, de la Biennale de Venise, documenta 14 à Cassel et Athènes, à la Biennale de Sydney, le Barbican Centre de Londres, la Fruitmarket Gallery d’Édimbourg ou encore White Cube à New York.

Au printemps 2025, il enveloppe la Kunsthalle de Berne dans ses sacs de jute, rejouant à sa manière le geste de Christo et Jeanne-Claude, qui avaient recouvert le même bâtiment en 1968. Mais Mahama ne se contente pas de citer l’histoire européenne de l’art monumental : il la déplace. Là où l’emballage pouvait relever du geste esthétique, il introduit la mémoire du commerce colonial, du travail manuel et des matières premières africaines.

À Vienne, son exposition Zilijifa, présentée à la Kunsthalle Wien en 2025, a poursuivi cette réflexion autour des infrastructures ferroviaires ghanéennes. L’une des installations les plus fortes montrait une locomotive diesel grandeur nature soutenue par une multitude de bassines en fer émaillé, objets du quotidien associés aux marchés et au portage.

Tamale comme choix politique

Mahama aurait pu faire de Londres, Berlin ou New York son centre principal. Il a choisi de construire depuis le Ghana, et plus particulièrement depuis Tamale. En 2019, il y ouvre le Savannah Centre for Contemporary Art (SCCA), premier espace d’art contemporain d’envergure dans le nord du pays. Lieu d’exposition, de recherche, de résidence et d’archives, le centre vise à inscrire l’art contemporain africain dans une histoire longue, et non dans une simple logique de découverte par les institutions du Nord.

Quelques années plus tard, Mahama développe Red Clay, un vaste complexe culturel et pédagogique installé près de Tamale. Ces espaces ne sont pas des antennes de galeries occidentales délocalisées. Ce sont des infrastructures autonomes, pensées pour créer les conditions d’une scène artistique locale durable. Leur ambition est de permettre aux jeunes artistes ghanéens de se penser non comme périphériques, mais comme pleinement intégrés au débat contemporain mondial.

Cette stratégie donne à son œuvre une dimension politique très concrète. Mahama redistribue une partie de la valeur produite par sa reconnaissance internationale.

Une œuvre politique sans slogans

L’art de Mahama est politique, mais il ne fonctionne ni par slogan ni par démonstration. Ses matériaux parlent d’eux-mêmes. Les sacs de jute portent les traces du commerce inégal. Les wagons et fragments ferroviaires rappellent les réseaux bâtis pour l’extraction des matières premières. Les lits d’hôpital récupérés évoquent les institutions publiques abandonnées, les promesses de développement inachevées, les corps pris dans l’histoire.

Les sujets de Mahama  occupent le centre des musées et des villes, à l’échelle monumentale, avec tout le poids de ce qu’ils ont traversé.

Sa méthode est aussi collective. Les sacs sont cousus à la main par des dizaines, parfois des centaines de collaborateurs, souvent issus des communautés locales. Le geste répétitif, la couture, l’assemblage, le poids de la matière deviennent partie intégrante de l’œuvre. Le travail reste visible, presque tactile. C’est une critique de la mondialisation autant qu’une reconnaissance des mains qui soutiennent l’économie réelle.

Un signal pour l’art contemporain africain

La trajectoire d’Ibrahim Mahama montre qu’un artiste peut être formé en Afrique, travailler depuis l’Afrique, refuser la migration comme condition de la reconnaissance, et occuper malgré tout le sommet symbolique du monde de l’art contemporain.

Représenté notamment par White Cube et APALAZZOGALLERY, Mahama navigue dans le système international sans s’y dissoudre car son projet central reste de bâtir, depuis Tamale, une infrastructure culturelle capable de survivre aux modes, aux classements et aux cycles du marché.

Kofi Ndale
Kofi Ndale, un nom qui évoque la richesse des traditions africaines. Spécialiste de l'histoire et l'économie de l'Afrique sub-saharienne
Newsletter Source préférée