
Décédé le 28 mars à l’âge de 84 ans, l’ancien président algérien Liamine Zeroual laisse derrière lui l’image rare d’un chef d’État austère, arrivé au sommet dans l’une des séquences les plus violentes de l’histoire de l’Algérie indépendante. Hospitalisé à Alger avant d’être inhumé à Batna, sa ville natale, il aura incarné, entre 1994 et 1999, un pouvoir de transition confronté à la guerre civile, à la crise de légitimité et à l’urgence de préserver l’État.
Né le 3 juillet 1941 à Batna, dans les Aurès, Liamine Zeroual rejoint très jeune les rangs de l’Armée de libération nationale, à seulement 16 ans, durant la guerre d’indépendance. Après 1962, il poursuit une formation militaire au Caire, à Moscou puis à Paris, avant de gravir progressivement les échelons de l’institution militaire algérienne. Commandant de régions stratégiques, puis chef des forces terrestres, il démissionne à la suite d’un désaccord avec le Président Chadli Bendjedid, et le général Nezzar. A ses yeux, un militaire exécute, ou démissionne. C’est la première occasion où se révèle publiquement la rigueur de son caractère et de ses principes.
Nommé Ambassadeur en Roumanie, il quitte rapidement ce poste avec une déclaration où s’expriment à nouveau ses valeurs : « je ne suis pas fait pour ce métier, je ne veux pas être payé à ne rien faire« . Militaire, non diplomate, il ne veut pas remplir une fonction pour laquelle il n’est pas fait. Mais ses pairs n’ont pas oublié ses compétences et sa rigueur…
C’est pourquoi suite à la démission du Président Chadli, il est rappelé en 1993 comme ministre de la Défense au sein du Haut Comité d’Etat. Rapidement, en janvier 1994, ses pairs lui confient la présidence de cet organe qui exerce alors la plénitude du pouvoir exécutif. Il réorganise les forces de sécurité, et crée les groupes de légitime défense, qui donneront un coup d’arrêt aux maquis islamistes dans les zones rurales.
Fort de son expérience acquise lors de la guerre d’indépendance, il savait pouvoir faire confiance à la mobilisation du peuple algérien pour combattre le péril interne qui menaçait la survie même de l’État. Et le peuple lui rend cette confiance lors de l’élection présidentielle pluraliste de 1995, où il est élu avec 61,3% des voix, dans un scrutin auquel les citoyens algériens participent massivement, malgré les menaces terroristes. Sa légitimité n’étant plus seulement militaire, mais politique, il est alors à même de conduire le combat, en même temps qu’il prépare une sortie de la crise par une loi sur la « clémence » et l’amorce d’un processus de réconciliation.
Après avoir sauvé l’État, il s’agit de sauver la Nation, et il a conscience que cela passe par le retrait des militaires qui ont assumé pleinement leur rôle pendant la crise : le 11 septembre 1998, il annonce ainsi une présidentielle anticipée pour février 1999, à laquelle il ne se présentera pas, laissant les rênes de l’État à son successeur, Abdelaziz Bouteflika, auquel il revint de mettre en oeuvre la « concorde civile » qui mit un terme définitif à la décennie noire. Les paroles de Liamine Zeroual méritent d’être écoutées : « En décidant, en toute liberté, de renoncer définitivement à ma carrière politique, j’ai estimé qu’il était temps que l’alternance se concrétise… tant était loin de ma conception la notion de l’homme providentiel, à laquelle je n’ai jamais cru ».
Une homme de principes, cohérent et honnête
Son mandat reste bien sûr indissociable d’une période de violence extrême, où la poursuite de la guerre contre les groupes armés fait progressivement place à la recherche de la paix civile. Plus qu’un président de rupture spectaculaire, Zeroual aura été l’homme d’une stabilisation et d’une refondation républicaine dans un pays au bord de l’asphyxie. La constitution adoptée en 1996 prévoyait d’ailleurs une limitation à deux mandats de la fonction présidentielle…
C’est donc très logiquement qu’il prend position en 2014 contre le quatrième mandat d’Abdelaziz Bouteflika, dont la première hospitalisation datait de 2013. En 2019, il refuse clairement les propositions qui lui sont faites par les proches de Bouteflika de prendre la primature, afin de différer l’effondrement du président. Et c’est tout aussi logiquement qu’il apporte en 2020 son soutien au président Abdelmadjid Tebboune, élu en décembre 2019, et qui incarne désormais la continuité républicaine, appuyée sur une légitimité populaire.
La droiture et la modestie comme héritage politique
La figure de Liamine Zeroual marque sa singularité : il a exercé le pouvoir sans chercher à s’y éterniser. La charge de gouverner l’Algérie résultait pour lui de l’obligation de servir son pays. Son choix de quitter délibérément le pouvoir quand sa présence n’était plus nécessaire a nourri, avec le temps, une forme de respect transversal. Son décès rappelle ainsi le souvenir d’un dirigeant réservé, peu porté sur la mise en scène, dont le nom reste attaché à une idée exigeante de l’État, forgée dans la guerre, la retenue et la rigueur.
Au cours de ses deux décennies de retraite, il avait fait le choix de la simplicité : c’est à Batna, sa ville natale, qu’on pouvait le rencontrer, sans aucun apparat ni aucun privilège lié aux fonctions qu’il avait exercées et dont il s’était volontairement écarté, naturel parmi les siens, accessible et discret. L’homme qui avait su servir son pays avec efficacité et rigueur estimait qu’il n’avait fait que son devoir. Il fut à maints égards admirable et digne de respect, il est désormais pour toujours un exemple.



