Hissène Habré interpellé à Dakar : « la victoire des victimes »

Interpellé mardi et placé sous mandat de dépôt, l’ex-Président tchadien Hissène Habré attend que le Sénégal se prononce pour ou contre son extradition. Depuis septembre, il est en effet sous le coup d’un mandat d’arrêt international de la justice belge, pour crimes contre l’humanité. Le point sur la procédure avec Jacqueline Moudeïna, présidente de l’Association tchadienne pour la Promotion et la Défense des droits de l’Homme.

L’ancien Président tchadien Hissène Habré, réfugié au Sénégal depuis 1990 et sous le coup d’un mandat d’arrêt international de la justice belge, a été interpellé mardi dans la capitale sénégalaise. Il a été placé sous mandat de dépôt. La Chambre d’accusation de la Cour d’Appel de Dakar a une semaine pour se prononcer pour ou contre la demande d’extradition. En cas d’avis défavorable de la Cour d’Appel, il ne peut y avoir d’extradition. En cas d’avis favorable, c’est le Président sénégalais Abdoulaye Wade qui doit signer le décret d’extradition dans un délai d’un mois. Faute de quoi Habré sera remis en liberté. Le mandat d’arrêt international a été lancé le 19 septembre dernier sur la base d’une plainte déposée en 2000 par trois Belges d’origine tchadienne. Cette plainte reproche à l’ex-Président des « violations graves » des droits de l’Homme durant sa présidence, de 1982 à 1990 : arrestations collectives et arbitraires, meurtres de masse et actes systématiques de torture. L’Association tchadienne pour la Promotion et la Défense des droits de l’Homme (ATPDH), créée il y a 12 ans, est à l’initiative de la procédure qui a mené au mandat d’arrêt. Sa présidente, Jacqueline Moudeïna, est l’avocate des victimes, pour les procédures internationales et nationales.

Afrik : Comment avez-vous réagi à l’annonce de l’interpellation d’Habré mardi ?

Jacqueline Moudeïna :
Vous imaginez notre joie ! L’exécution du mandat d’arrêt international, c’est la victoire des victimes ! Habré, c’était le règne de la terreur. Personne n’osait prononcer son nom… et aujourd’hui, la justice le rattrape ! Aucun Tchadien n’aurait pu imaginer ça. Il va devoir rendre des comptes pour toutes les horreurs qu’il a commises.

Afrik : Il reste encore l’extradition. Pensez-vous que le Sénégal ira jusqu’au bout ?

Jacqueline Moudeïna :
Je reste optimiste même si, de tout temps, la silence des autorités sénégalaises a été inquiétant. Mais toutes les conditions sont aujourd’hui réunies pour que le Sénégal puisse l’extrader.

Afrik : Hissène Habré est marié à une Sénégalaise issue d’une famille maraboutique influente, pensez-vous que cela puisse jouer un rôle ?

Jacqueline Moudeïna :
Les voix qui se sont élevées contre l’extradition d’Habré ont été effectivement celles des Tidjanes, des Mourides et des marabouts. Ils exercent une très forte pression sur le Président Wade. L’autre pression vient de ses pairs africains qui ne veulent pas qu’Habré soit jugé en Afrique pour éviter que le cas fasse jurisprudence. Avec tous les sanguinaires du Continent, ce serait un précédent trop important. Wade n’a cessé de faire des promesses, en privé et en public. Il a dit qu’il acceptait de livrer Habré à un pays qui organisera un procès juste et équitable. Comment un homme assoiffé de justice, comme nous, pourrait s’opposer à l’extradition d’un dictateur ? Depuis le lancement du mandat d’arrêt international, Habré est devenu encombrant. Tous les yeux sont tournés vers le Sénégal qui a tout intérêt à coopérer et à se débarrasser d’Habré. Le Sénégal, premier pays africain à avoir ratifié la Convention contre la torture, ne peut pas aider un homme accusé de crimes contre l’humanité.

Afrik : Avez-vous le chiffre des victimes du régime ?

Jacqueline Moudeïna :
Le rapport du gouvernement tchadien, sorti en 1992, fait état de 40 000 meurtres, de milliers de disparus et de 200 000 cas de torture pendant 8 ans. Mais ce rapport n’a pas couvert tout le pays alors qu’Habré a agit du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest…

Afrik : Comment votre association s’est-elle retrouvée à l’initiative de la procédure ?

Jacqueline Moudeïna :
Nous avons un large programme d’activités et nous avons décidé de faire de la lutte contre l’impunité une priorité. Or, le cas Habré est l’exemple même de l’impunité. Nous nous sommes rapprochés de Human Rights Watch (HRW) car le cas Habré ressemblait au dossier Pinochet, l’ancien dictateur chilien. D’ailleurs, Hissène Habré est souvent appelé « le Pinochet africain ». Avec l’aide de HRW et de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH), nous avons monté le dossier, en partenariat avec l’Association des victimes des crimes et de la répression politique, sise à N’Djaména et qui a répertorié et produit une fiche pour chaque victime du régime. Nous avons aussi mené des investigations avant de porter notre première plainte à Dakar en 2000. En 2001, la justice sénégalaise s’est déclarée incompétente pour juger des crimes commis hors du Sénégal. Mais, en parallèle, nous avions initié d’autres plaintes devant la justice belge que nous avons réactivé immédiatement.

Afrik : La Belgique s’est donc chargée de l’affaire, grâce à la loi sur la compétence universelle…

Jacqueline Moudeïna :
Notre dossier est très solide, nous avons réuni toutes les preuves demandées par le juge d’instruction belge. Celui-ci a même organisé à N’Djaména une commission rogatoire internationale. Il est venu en personne, a rencontré des victimes et des bourreaux, les a même parfois confrontés. Il a visité des fosses communes… En parallèle, nous avons aussi initié une procédure nationale devant des juridictions tchadiennes, uniquement contre les bourreaux. Ceux qui faisaient partie de la machine répressive du régime Habré, notamment de la tristement célèbre Direction de la documentation et de la sécurité, la DDS.

Afrik : Les anciens bourreaux n’ont jamais été inquiétés ?

Jacqueline Moudeïna :
Jamais ! Nos plaintes n’avancent pas. Comme le dossier est très lourd, le gouvernement nous a promis de fournir le matériel nécessaire au juge d’instruction tchadien mais rien n’a été fait. Il faut dire que c’est un dossier particulier : ces bourreaux exercent encore de très hautes fonctions. On les trouve au ministère de l’Intérieur, dans la police, à la primature… Le 12 juillet dernier, HRW a publié un rapport révélant les noms de ces personnes, et elles sont toujours en exercice. Le gouvernement promet de les gommer de la fonction publique. Il a fait un geste sur 4 ou 5 personnes mais ce n’est pas assez. Il faut un acte global pour licencier tous ces gens. Nous sommes sceptiques car nous connaissons notre gouvernement…

Afrik : Lors de vos 5 années de lutte, n’avez-vous jamais été inquiétés ?

Jacqueline Moudeïna :
Si bien sûr, c’est un dossier sensible. Le 11 juin 2001, j’ai notamment été victime d’un attentat à la grenade, dont je porte des séquelles à vie.

Afrik : Et si le procès n’avait pas lieu ?

Jacqueline Moudeïna :
Je refuse de penser à cette hypothèse. Habré doit être extradé et jugé. Un échec de la procédure reviendrait à jeter les victimes en pâture à leurs bourreaux. Ce serait une catastrophe sans nom au Tchad.