Harkis : la France « reconnaissante » mais pas « responsable »

La France offre à la communauté harki réparation à travers une loi qui a été votée, jeudi dernier, par le Parlement. Cependant, elle ne reconnaît toujours pas sa « responsabilité » dans l’abandon de ceux qui seront massacrés par leurs compatriotes après la fin de la guerre d’Algérie en 1962. Et pour les rescapés, qui réussiront à se réfugier dans l’Hexagone, la France ne sera toujours pas cette terre d’accueil tant espérée.

La France a exprimé sa « reconnaissance » envers les harkis
[[<1>Le terme de harkis, tiré de l’arabe harka (mouvement), s’applique aux soldats de certaines unités supplétives autochtones d’Algérie engagées avec l’armée française contre la rébellion indépendantiste, de 1954 à 1962. Cette appellation s’est étendue abusivement à tout autochtone ayant pris le parti de la France durant la guerre d’Algérie, qu’il soit civil ou armé, ainsi qu’à sa famille. Depuis des siècles la France armait pour son compte des ressortissants locaux dans les pays où elle exerçait son autorité. Selon cet usage, en Algérie, dès le début de la rébellion, les représentants des autorités françaises recherchèrent l’adhésion des musulmans à la lutte contre la subversion. (Extrait de la définition de l’Encyclopaedia Universalis)]] à travers une loi votée jeudi dernier. La nouvelle loi prévoit des réparations financières et morales. Ainsi les harkis et leurs orphelins percevront une « allocation de reconnaissance » de 2 800 euros par an qui sera accompagnée d’un capital de 20 000 euros. Il est également question de protéger les anciens harkis « contre les insultes, la diffamation et contre ceux qui veulent nier leur tragédie ». Quarante trois ans après le drame qui a frappé cette communauté, la France poursuit son mea culpa sans toutefois admettre sa « responsabilité » dans l’abandon des harkis, livrés à la vindicte de leurs compatriotes après le cessez-le-feu de mars 1962. Ignorés de la France, qui ne prévoit rien en ce qui les concerne dans les accords d’Evian, ils seront massacrés par les leurs qui les considèrent comme des traitres.

« Une première dans notre histoire commune »

Encore une fois, cette loi pose la question de la responsabilité de la France dans le drame harki. Où se situe-t-elle vraiment ? Pour Benjamin Stora, professeur d’histoire du Maghreb et de la colonisation française et directeur de l’Institut Maghreb-Europe de l’Université Paris VIII, la position actuelle de la France est « normale ». « Ce n’est pas en France que les harkis ont été massacrés, ils l’ont été en Algérie. Je ne vois pas ce que la France a à y voir. Et si l’on cherche des responsables du côté algérien, qui sont-ils ? le GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne, ndlr) ? l’état major général, l’armée des frontières ? l’Etat ? Quel Etat ? L’Algérie indépendante était dans un tel chaos ! Le massacre des harkis tient plutôt de vengeance et de représailles cruelles de la part de la population. Ce qui est certain, par contre, c’est que les harkis ont été mal accueillis en France ». Car abandonnés de tous et sans patrie, certains, ceux qui ne se feront pas massacrés (environ 50 000) arriveront clandestinement à se réfugier en France. Indésirables, ils sont alors parqués dans des camps. La France pour eux ne sera qu’indifférence. Une indifférence que la France s’est évertuée tant bien que mal à réparer depuis quelques années.

Une démarche dont la loi de jeudi dernier est le point d’orgue. « Pour la première fois, est reconnue la tragédie des disparus et de leurs familles, confrontées à une incertitude insupportable. Pour la première fois, la loi protège les harkis contre les insultes, contre ceux qui veulent nier leur tragédie, une tragédie reconnue par la loi Romani de 1994 », a affirmé, jeudi dernier, M. Hamlaoui Mekachera, ministre délégué aux Anciens combattants. Notons qu’en 2001 déjà, Jacques Chirac a rendu un hommage national à la communauté harki, qui compte en France 400 000 âmes, en inaugurant une plaque gravée aux Invalides. Elle témoignait de la reconnaissance de la France « envers les rapatriés anciens membres des formations supplétives et assimilés ou victimes de la captivité en Algérie pour les sacrifices qu’ils ont consentis ». Cependant pour Benjamin Stora, au delà de la souffrance, il faudra bien un jour, aussi bien en France qu’en Algérie, s’interroger également sur ce qu’on fait les harkis. « Ils ont choisi la France et ils ont perdu », constate-t-il. Un choix qui scella à jamais leur destinée.