Guinée : le développement en suspens

Manifestations de l'année 2007

Tandis que les dirigeants d’Afrique de l’Ouest se réunissaient à Conakry, le 2 octobre, pour célébrer le 50e anniversaire de l’indépendance de la Guinée, ancienne colonie française, de l’autre côté de la capitale, les médecins, qui venaient de reprendre le travail, après une grève de dix jours, estimaient qu’en matière de santé, il n’y avait guère de quoi se réjouir.

« Il n’y a pas eu beaucoup de progrès dans le secteur de la santé, en Guinée, ces quelques dernières décennies. Les centres de santé et les hôpitaux manquent toujours d’équipement et de personnel. Et nous avons souvent des difficultés à nous procurer même les médicaments les plus simples et les plus essentiels », a expliqué le docteur Sékou Doukouré, conseiller sanitaire auprès des autorités publiques.

« Le secteur de la santé publique manque de personnel de soutien, notamment d’infirmiers, de techniciens de laboratoire et de sages-femmes, et cela a de lourdes conséquences sur la population », a ajouté M. Doukouré. Même les quelques ambulances utilisées par les hôpitaux du pays sont en piètre état, ou tout simplement immobilisées parce que les hôpitaux n’ont pas les moyens de faire le plein d’essence.

À l’hôpital de Donka, dans la capitale, de nombreux patients ont expliqué que les pots-de-vin étaient le seul moyen d’obtenir des soins ; une information que les travailleurs de la santé n’ont pas démentie, expliquant que leurs salaires étaient trop bas.

Des milliers de travailleurs guinéens de la santé publique ont participé à un mouvement de grève de 10 jours, lancé le 8 septembre, pour réclamer des augmentations de salaires et un rappel de salaires sur plusieurs mois. Les dirigeants syndicaux ont averti que les grèves pourraient reprendre si le gouvernement n’améliorait pas les conditions de travail des plus de 7 000 travailleurs de la santé publique que compte le pays.

Retard de développement

Dr Cherif MoussaLe docteur Cherif Moussa, de l’hôpital Ignace Deen à Conakry, regrette que les salaires des médecins ne leur permettent pas de vivre décemment
« Après 50 ans d’indépendance, nous ne comprenons pas pourquoi nous sommes à la traîne par rapport aux pays voisins, le Sénégal, le Mali, même la Côte d’Ivoire ou le Liberia, qui sortent d’une guerre. Tous les Guinéens devraient se demander pourquoi nous ne progressons pas, pourquoi [le développement] est bloqué et ce qu’on peut faire pour résoudre ce problème », a expliqué Hadja Rabiatou Serah Diallo, secrétaire générale de la Confédération nationale des travailleurs de Guinée.

En ce qui concerne les autres services de base, plus de 60 pour cent des Guinéens n’ont pas accès à l’eau courante, et environ 40 pour cent du pays n’a pas accès à l’électricité de façon régulière, selon les statistiques du Comité guinéen de l’électricité (EDG). La Guinée était 160e sur 177 pays, au dernier classement établi par les Nations Unies sur les conditions de vie dans le monde.

Où passe l’argent ?

Avec près de la moitié des réserves de bauxite du monde, selon les estimations actuelles, la Guinée génère pas moins de 80 pour cent de ses devises grâce à l’exploitation du bauxite et à la production d’aluminium, et la Banque mondiale prévoit que 20 milliards de dollars seront investis dans cette industrie, en Guinée, au cours des 10 prochaines années.

Pourtant, la plupart des Guinéens n’ont guère profité des revenus générés jusqu’ici, à en croire Helage Suriba Sylla, président du comité de développement rural de Kindia, à 80 kilomètres de la capitale. Une partie de ces revenus pourrait en effet être absorbée par la corruption. Dans son indice 2008 de perception de la corruption, l’organisme international à but non-lucratif Transparency International classait la Guinée à la septième place des pays perçus comme les plus corrompus du monde. Selon les Nations Unies, cette corruption laisse le champ libre aux cartels internationaux de la drogue, qui traversent les jungles guinéennes, pour se rendre en Afrique du Nord et ailleurs, en partant de l’aéroport de Guinée.

Manifestations

Manifestations de l'année 2007Les manifestations du début de l’année 2007 ont fait plus d’une centaine de victimes
Le pays est régulièrement secoué par les grèves : en janvier et février 2007, elles avaient fait plus de 100 morts. Ce mouvement national avait pris fin avec la nomination du Premier ministre Lansana Kouyaté, démis de ses fonctions par le Président en mai 2008.

Un an et demi après ces manifestations meurtrières sur le coût de la vie, les populations paient encore plus cher leur riz, qui, à 95 centimes de dollar le kilo en juillet 2008, coûtait plus cher que dans presque toute autre ville d’Afrique de l’Ouest, selon le Programme alimentaire mondial (PAM).

Les enseignants ont lancé une grève en juin 2008, et les jeunes ont manifesté à Conakry au début du mois de septembre, incendiant des pneus de voiture, pour protester après plusieurs mois de pannes de courant. Thierno Diallo, étudiant à l’université de Conakry, a expliqué à IRIN que la plupart des Guinéens étaient las de ces violences, et souhaitaient simplement se faire entendre de leurs dirigeants. « Si [les dirigeants] profitent de cette occasion pour dire la vérité et pour tirer des leçons du passé, les choses vont sûrement changer dans ce pays », a-t-il affirmé.

Le 1er octobre, au cours d’un discours télévisé, le président Lansana Conté a reconnu que le pays devait emprunter une nouvelle voie, mais n’a fait aucune promesse, ni préconisé aucune solution. « Agissons maintenant, mettons-nous debout pour rendre notre peuple heureux… Il est fini le temps des discours et des promesses. Aujourd’hui commence le bilan des réalisations concrètes ».

Mais pour Moussa Kémoko Diakité, cinéaste de 68 ans, la Guinée a encore un long chemin à parcourir pour rattraper son passé colonial : « A l’époque du colonialisme […] la Guinée produisait assez de riz pour nourrir toute sa population. On exportait des bananes, du café, de l’essence d’orange. Aujourd’hui, nous sommes un des pays les plus pauvres et les plus affamés du monde ».

Photos: Nicholas Reader/IRIN, Anna Jefferys/IRIN, Maseco Conde/IRIN