Guinée-Bissau : Narco-Etat… le risque est réel !

La Guinée Bissau est devenue un point de transit important pour le trafic de cocaïne entre l’Amérique du Sud et l’Europe. Les narcotrafiquants profitent de l’inefficacité des contrôles de police, de l’instabilité du gouvernement et de la pauvreté du pays pour mener leurs activités sans être inquiétés.

Selon l’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime (ONUDC), il y a eu plus de 50 saisies de drogue officielles en deux ans. « Et ce n’est que la partie émergée de l’iceberg », a fait remarquer Antonio Mazzitelli, le représentant de l’ONUDC pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre.

Quelques Bissau guinéens consomment de la drogue. Les trafiquants se reposent donc sur eux pour assurer la surveillance, le transport et la logistique pour leur trafic de la drogue où six grammes de cocaïne, par exemple, sont vendus à un prix avoisinant le revenu annuel moyen d’un fonctionnaire bissau guinéen.

Classée 172ème sur les 177 pays couverts par l’indice de développement humain des Nations Unies, la Guinée Bissau se remet difficilement d’une brève mais violente guerre civile qui a pris fin en 1999. Alors que beaucoup d’observateurs s’accordent à dire que les tensions politiques pourraient relancer le cycle de la violence dans ce pays, des bailleurs hésitent à apporter une assistance financière à une équipe gouvernementale incompétente et sans ressources.

« Etant donné que l’Etat est incapable de contrôler son territoire, les trafiquants peuvent opérer sans être inquiétés », a déploré M. Mazzitelli. « Dans d’autres Etats de la côte africaine, les contrôles de police auraient probablement dissuadé les trafiquants, des contrôles qui sont quasi-inexistants en Guinée Bissau ».

La situation est si grave qu’elle menace la stabilité du gouvernement, puisque les trafiquants sont parvenus à infiltrer les ministères, l’armée et la police, ont révélé plusieurs sources proches du milieu, sous couvert de l’anonymat.

La réalité des faits

Selon des experts régionaux de la répression du trafic de drogue, les trafiquants utilisent des avions et des bateaux pour larguer et récupérer les paquets de drogue dans le chapelet d’îles et les criques qui se trouvent sur la côte de la Guinée Bissau. Ainsi, plusieurs pays côtiers africains dont la Guinée Bissau, la Guinée, le Sénégal, le Nigeria, le Togo et Ghana sont devenus des points de transit où il n’est pas rare de voir des paquets de cocaïne s’échouer sur les plages.

L’année dernière, des pêcheurs locaux ont récupéré des paquets contenant une mystérieuse poudre blanche qu’ils ont utilisée comme assaisonnement ou engrais. Informé, l’ONUDC a dépêché une mission dans le village de Quinhamel, situé à une trentaine de kilomètres de Bissau, la capitale, pour mener une enquête.

« Nous avons confirmé qu’un bateau a coulé dans la région en octobre [2005] et que des pêcheurs ont récupéré plusieurs paquets de cocaïne qui flottaient dans l’eau », a affirmé M. Mazzitelli.

« Nous avons également confirmé qu’un avion privé est arrivé à Bissau peu de temps après avec son bord un ressortissant ouest-africain et deux Sud américains. Apparemment, ils étaient venus racheter les paquets récupérés. Ils ont été arrêtés par la police qui a saisi les 700 000 euros [900 000 dollars américains] qu’ils avaient en leur possession. Deux jours plus tard, ils étaient relâchés ».

Quelques jours après, un autre avion privé est arrivé en Espagne, en provenance de Guinée Bissau, transportant 100 kilogrammes de cocaïne estimés à 5 millions de dollars sur le marché.

« Nous pensons que ces évènements étaient liés », a conclu M. Mazzitelli.

Même le Trésor public s’en mêle

La prise la plus importante réalisée en Guinée Bissau a eu lieu le 26 septembre 2006 après une fusillade dans Bissau. « La Police a arrêté deux hommes, détenteurs de passeports vénézuéliens, et a saisi des ordinateurs portables, des armes et des postes émetteurs, ainsi que 674 kilos de cocaïne », a expliqué M. Mazzitelli.

Le butin, d’une valeur de 39 millions de dollars, a été déposé dans un coffre du trésor public, puis a disparu, selon un fonctionnaire du trésor qui a requis l’anonymat. « Un groupe de soldats est arrivé et a demandé à évaluer la drogue saisie, puis on n’a plus jamais revu les paquets », a-t-il précisé.

Selon le lieutenant-colonel Arsénio Baldé, porte-parole de l’armée, ce ne sont pas des soldats qui ont pris la cocaïne. « Ce sont peut-être des gens vêtus d’uniformes de l’armée, mais surement pas de vrais soldats », a-t-il souligné.

Pour le ministre de la Justice, Namuano Gomes, la police aurait détruit la cocaïne saisie. Il admet toutefois n’avoir pas participé à la destruction de la drogue.

« La chaîne de preuves est rompue », a déploré M. Mazzitelli. « Aucune analyse n’a été effectuée sur le produit qui aurait été détruit. Ils auraient très bien pu détruire 674 kilos de ciment blanc, après tout ».

L’armée accusée d’être complice

Puisque le gouvernement éprouve d’énormes difficultés à payer ses fonctionnaires ou à régler les indemnités de départ des militaires de son armée pléthorique, certains soldats n’hésitent pas à accepter l’argent que leur proposent les trafiquants de drogue pour assurer leur protection, ont affirmé des sources proches du milieu de la drogue.

Selon le porte-parole de l’armée, ces allégations sont sans fondement. « La situation est mauvaise en Guinée Bissau, mais pas à ce point », a-t-il souligné.

Pour M. Gomes, le système judicaire et les forces de l’ordre du pays ne sont pas en mesure de faire face à ce problème. La guerre civile de 1999 a affaibli les institutions et il n’y a aucune coordination entre la police, le corps des gardes-frontière, la douane et l’armée.

« Nous n’avons même de maison d’arrêt digne de ce nom dans ce pays », a-t-il fait remarquer, « Lorsque nous arrêtons un individu, nous n’avons même pas les moyens de le maintenir en détention pendant plus d’un an. Nous sommes contraints de le relâcher ».

M. Gomes a également indiqué qu’il n’était pas raisonnable, de la part de la communauté internationale, d’exiger de la Guinée Bissau qu’elle arrête les narcotrafiquants.

« La drogue ne provient pas de Guinée Bissau et nous ne la consommons pas ; pourtant on nous demande d’effectuer des patrouilles dans les îles inhabitées alors que nous ne sommes déjà pas en mesure de le faire dans les régions habitées », a déploré M. Gomes.

« Comment voulez-vous qu’un agent de police, qui n’est pas payé, saisisse et restitue des paquets de drogue lorsqu’il ne reçoit rien en retour ? Comment voulez-vous que des civils nous donnent des informations si nous ne sommes pas mesure de leur offrir des primes, alors qu’à tous les échelons de la société des gens s’enrichissent en facilitant le commerce de la drogue ? »

© photo : David Hecht/IRIN
(Habitants de Quinhemel)