Guerre en Syrie : « Impossible d’intervenir en Iran sans affaiblir d’abord Damas »

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Nasser Zammit, conseiller en relations internationales et en science politique auprès de décideurs internationaux, d’institutions internationales et de sociétés multinationales, apporte, pour Afrik.com, son analyse sur le conflit syrien et sur les conséquences d’une éventuelle intervention étrangère. Selon lui, pour attaquer l’Iran, Washington doit avant tout affaiblir Damas.
Interview

De pilote de ligne à conseiller de Barack Obama pour la campagne présidentielle, Nasser Zammit, 46 ans, fait aujourd’hui des va-et-vient entre la France et les pays du golfe, tout particulièrement le sultanat d’Oman, où il travaille dans les relations internationales. De nombreux travaux ont ponctué son parcours : Un monde instable, L’Afrique et la question environnementale, The Strategy of Chaos, Human Rights and State responsibility, Over the World, Le Nouvel Ordre, Essai Prospectif sur le monde, Un été à Alger… Ses publications sont référencées dans de nombreuses universités dont la célèbre Harvard University, Princeton University, Yale University, ou encore Standford University…

Afrik.com : François Hollande maintient la pression contre Damas alors que Barack Obama affiche désormais une position modérée. La France était même prête a frapper seule, alors que les analystes sont formels : dans ce dossier, Hollande ne peut rien faire sans Obama. Qu’en concluez-vous ?

Nasser Zammit :
Cette décision de la France (de vouloir intervenir, ndlr) était non seulement ambitieuse, mais diplomatiquement irresponsable, dans la mesure où des frappes allaient avoir lieu sans l’accord de l’ONU et de l’Union européenne, en dehors du cadre du droit international. De plus, la décision des frappes françaises vient des Etats-Unis. Ce qui prouve la dépendance de Paris vis à vis de Washington.

nasser_photo2.jpgAfrik.com : De nombreuses voix s’élèvent pour exiger les preuves de la culpabilité du régime de Damas à propos du massacre de Ghouta à l’arme chimique. Pourquoi Paris et Washington, qui affirment les détenir, ne les présentent-ils pas ?

Nasser Zammit :
Les conclusions du rapport des observateurs de l’ONU seront rendues lundi prochain. Tout le monde attend ces conclusions dans lesquelles les preuves devraient tout naturellement figurer. Mais le rapport va surtout indiquer qu’il y a effectivement eu des frappes à l’arme chimique et confirmer les fortes suspicions qui pèsent sur le régime d’Assad en tant que responsable.

Afrik.com : Le Président russe, Vladimir Poutine, qui s’oppose fermement à toute intervention, s’est pourtant dit prêt à soutenir une intervention, à condition que les preuves établissant l’usage d’armes chimiques en Syrie soient « convaincantes ». Avec de telles déclarations, Poutine à l’air sûr de lui…

Nasser Zammit :
Avoir des preuves irréfutables de la part des occidentaux risque d’être difficile et en disant cela, les Russes ne prenaient pas trop de risques. Cela permet aussi à Moscou de revenir sur le devant de la scène internationale. Ce sont les Russes qui pourraient d’ailleurs sauver la face au Président Obama.

Afrik.com : Pouvons-nous affirmer que Bachar el-Assad en est l’auteur ?

Nasser Zammit :
Tout indique que c’est l’armée régulière qui a mené les frappes. Maintenant le but est de savoir qui, au sein de l’administration Assad, en a donné l’ordre. On le saura si les responsables de cette attaque sont traduits devant la CPI.

Israël doit aussi supprimer ses armes chimiques

Afrik.com : Est-ce que, comme l’affirme le Président russe, les régions du Proche et Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord deviendraient instables en cas d’intervention ?

Nasser Zammit :
Depuis 13 ans, les occidentaux ne commettent que des erreurs : l’Irak, la Libye et aujourd’hui la Syrie. Si la France et les Etats-Unis frappent, il y aura alors un effet domino déstabilisant pour ces régions. La solution est politique et non militaire. Les frappes sont la solution de l’extrême recours. J’ai écrit dans mon dernier livre qu’il fallait faire de la zone du Proche et Moyen-Orient une zone de non armement nucléaire, armements israéliens compris. On dit à Bachar el-Assad de supprimer ses armes chimiques, mais Israël devrait alors aussi détruire les siennes.

Afrik.com : La France et les Etats-Unis organiseraient des frappes ciblées pour affaiblir le régime. Quel serait le principal enjeu de cette intervention ?

Nasser Zammit :
J’ai écrit un livre il y a deux ans dans lequel figure un chapitre intitulé « Iran, Syrie, Hezbollah, une alliance répartie ». Le principe d’établissement de la ligne rouge permet le déclenchement de frappes aériennes. La route qui mène à Téhéran passe par Damas. Et aller à Téhéran sans affaiblir Damas n’est pas possible. Les frappes américaines viseraient à affaiblir la ligne d’approvisionnement entre la Syrie, l’Iran et le Hezbollah. L’objectif est d’empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire, car les pays occidentaux suspectent l’Iran de mener un programme militaire, alors qu’il mène un programme nucléaire civil. L’Iran est donc dans le cadre du traité de non-prolifération nucléaire qui lui permet seulement de poursuivre un programme nucléaire civil.

Afrik.com : Le scénario irakien peut-il avoir lieu en Syrie avec cette fracture entre chiites et sunnites ?

Nasser Zammit :
Tous ceux qui disent que la Syrie est un défenseur de la laïcité se trompent. Aujourd’hui, la Syrie est devenue le vassal de l’Iran. C’est une zone de fracture dans un combat entre chiites et sunnites, qui oppose l’Arabie Saoudite à l’Iran. La solution est à Washington, Moscou, Téhéran et Riyad. Les Saoudiens n’ont pas oublié que la chute de Sadam Hussein a amené un pouvoir chiite en Irak. La perte de l’Irak sunnite a été un tournant décisif dans la prise de contrôle de la région du Golfe par les chiites.

Le Maroc est dans la position des légalistes

Afrik.com : Peut-on faire un lien entre la Syrie et les évènements en Egypte ou en Libye ?

Nasser Zammit :
Le lien c’est le printemps arabe, parti comme une trainée de poudre à partir de la Tunisie. Bien que ça ait réellement commencé en 1988 en Algérie. Depuis les indépendances, la plupart de ces pays ne sont dirigés que par des dictateurs et à un moment, les populations disent stop. Le changement c’est tout simplement la chute des régimes en place depuis des décennies.

Afrik.com : Le Maroc semble être favorable à une intervention contrairement à l’Algérie, deux pays voisins qui affichent une vision diamétralement opposée…

Nasser Zammit :
Le Maroc est dans la position des légalistes, comme le Sultanat d’Oman. Ce sont les deux seuls pays arabes qui affichent cette position, car ils redoutent une escalade régionale. Ils sont pris entre le marteau et l’enclume et ne peuvent pas se permettre de se heurter frontalement aux autres pays du Golfe. L’Algérie affiche une position d’anti-intervention, d’autant plus qu’elle est un allié traditionnel de Damas et elle s’oppose donc à toute ingérence. La position algérienne est suivie par l’Irak, l’Egypte et la Tunisie.

Afrik.com : La position jordanienne est en revanche ambiguë. Est-elle pour ou contre l’intervention?

Nasser Zammit :
La position jordanienne est paradoxale. Le pays est discret sur la question parce qu’il sait qu’il est vulnérable en raison de sa proximité géographique avec la Syrie et de son soutien aux Etats-Unis. Il donne au public un gage de neutralité. Il joue un rôle hypocrite que l’on peut expliquer par la pression qu’il subit de la part de Washington et de l’Arabie Saoudite. La Jordanie a rouvert sa frontière au nord pour permettre le transfert d’armes aux rebelles en provenance de l’Arabie Saoudite. La Jordanie est donc complètement impliquée, d’autant plus que les forces spéciales américaines s’entraînent là-bas.

Afrik.com : Comment voyez-vous l’avenir de la Syrie, et plus généralement de la région du Moyen et Proche-Orient ?

Nasser Zammit :
Un avenir très instable. La Syrie a deux solutions : soit Bachar se maintient au pouvoir et nous serons alors face à une situation de statu quo. Soit il ne se maintient pas et une coalition d’insurgés se met en place. Dans ce cas-là, on peut craindre une partition de la Syrie. Ceux qui ont l’ascendant sur le terrain de la rébellion, c’est le EIIL (Etat Islamique en Irak et au Levant, ndlr). Ils ont formé, financé et équipé la brigade Jabat al Nosra dont la présence officielle en Syrie remonte à avril 2013. Un véritable Etat dans l’Etat. L’Iran chiite ne laissera pas un pouvoir sunnite s’implanter à Damas. On serait alors dans un schéma similaire à celle que connaît aujourd’hui l’Irak, avec régulièrement des attentats. En Irak, près de 1 000 personnes meurent chaque mois dans des attaques…