Grogne des soldats français

Des soldats français auraient envoyé une lettre ouverte au quotidien sénégalais Taxi le journal, où ils exhortent leur Président, Jacques Chirac, à leur témoigner plus de respect et d’attention. A l’origine de la grogne, la mort mystérieuse d’un colonel français, au Gabon en 1999, dans laquelle le Président Bongo serait impliqué. La lettre n’ayant pas encore été authentifiée, l’identité réelle de ses auteurs reste floue.

« Nous sommes les hommes de l’ombre que notre cher pays, la France, prête comme des objets aux pays africains enfin de mieux en contrôler les chefs d’Etats ». Le virus de la révolte aurait gagné les soldats français. Dans une lettre ouverte anonyme adressée au quotidien sénégalais Taxi le journal, ceux qui se présentent comme un groupe d’officiers de l’armée française interpellent leur Président, Jacques Chirac, sur leurs conditions de travail, qu’ils jugent alarmantes et humiliantes. Ils exigent également des autorités françaises qu’elles fassent la lumière sur les zones d’ombre qui entourent la mort du colonel Maurice Marion au Gabon, en 1999. Des revendications claires, pour un courrier dont l’authenticité reste encore à établir.

Sérieuses mises en garde

Après des années de silence, c’est avec une grande fermeté et une grande détermination que les soldats français auraient lancé une mise en garde à leurs autorités. « Si vous pensez qu’il s’agit juste d’un groupe d’officiers isolés, vous faîtes vraiment une grosse erreur », préviennent-ils. Ces hommes en colère comptent étendre, de leur base à Dakar, leur mouvement de protestation aux autres pays où leurs collègues sont représentés. Des collègues qui, selon eux, suivront le mouvement si jamais le Président Chirac « ne se décide pas à faire respecter les militaires français dans les pays africains », ajoutant qu’ils vont informer de leurs doléances les médias des nations dans lesquelles ils sont représentés.

La plus importante revendication : une enquête approfondie, en France et au Gabon, pour « que toute la lumière soit faite sur le cas de Maurice Marion », dont ils étaient proches. C’est notamment le flou qui entoure le décès du colonel qui aurait poussé les soldats français à sortir de l’ombre. Le colonel Marion qui, une fois à la retraite, s’est reconverti en homme d’affaires, est mort avec sa femme Marie-Christine dans un accident d’avion près de Libreville (Gabon) le 15 janvier 1999.

Bongo menacé

Selon les militaires français, ce sont les relations étroites de Maurice Marion avec le chef de l’Etat, Omar Bongo, qui l’auraient perdu. « Le président Jacques Chirac doit savoir que la France, notre patrie, est souveraine et que ce n’est pas un monsieur comme El Hadj Omar Bongo qui peut se permettre de tuer au gré de ses humeurs des officiers français. Ni aucun autre chef d’Etat africain », martèlent-ils dans la lettre ouverte. Ils pensent que c’est l’une des filles cachées du Président Bongo qui détient la clé de l’énigme. D’où l’insistance des militaires pour que les services de renseignements retrouvent sa trace. Elle détiendrait notamment des documents sur l’affaire politico-financière Elf que le Colonel Marion lui aurait remis.

Si cette revendication restait lettre morte à Paris, les soldats n’excluent pas d’employer la violence. « Nous avons des amis au sein des différentes élites de la protection rapprochée des personnalités qui visitent la France. Donc, si Jacques Chirac ne prend pas ses responsabilités, il faudra qu’il s’attende à ce que quelque chose arrive au Président gabonais sur le territoire français », avertissent-ils.

Manque de soutien

Les soldats reprochent aussi aux autorités françaises d’accepter que « le nom de militaires français soit traîné dans la boue en Afrique ». Allusion directe à la Côte d’Ivoire, où ils dénoncent « la mise en examen des officiers français […] pour des histoires de vol ».

Quatre soldats français ont été accusés d’avoir dérobé, fin septembre, 60 000 euros dans une banque de Bouaké (centre). Une banque qu’ils étaient justement sensés protéger des pillards. Quelques semaines après les faits, ils ont été mis en examen en France pour « vol aggravé », puis placés en détention provisoire, avant d’être libérés le 24 décembre dernier. Ils devraient comparaître devant le tribunal aux armées de Paris à une date encore non arrêtée. La nouvelle de ces arrestations a suscité la « consternation » de Paris, ce qui prouve, selon les soldats français, le manque de considération et de soutien dont ils font l’objet.

Canular ?

Des revendications et des doléances claires, mais qui, dans le phrasé, laissent perplexe. La lettre, dont la provenance n’est pas établie, est écrite dans un français très maladroit faisant douter de l’identité réelle de ses auteurs. Pour la rédaction de Taxi le journal, pas de doute possible : la source est fiable. « L’un des soldats nous a appelé début janvier en disant que nous allions recevoir prochainement un email contenant une série de récriminations de soldats français. Nous sommes sûr de leur origine à cause de l’accent », souligne-t-on au quotidien. Pourquoi alors tant de fautes ? Le journal n’a aucune certitude, mais suggère que les officiers ont peut-être voulu rendre compte de « l’esprit bidasse » en s’exprimant de cette façon.

Pour Josée Oté, journaliste ivoirienne, les maladresses syntaxiques peuvent sérieusement remettre en cause l’authenticité de la lettre. Toutefois, elle estime que sa véracité ne serait pas surprenante. « Cette histoire de vol à Bouaké a effrayé les soldats. Ils craignent qu’elle ne soit le détonateur d’une série d’attaques dénonçant leurs exactions en Côte d’Ivoire. Ce n’est pas la première fois que la population fait des reproches aux militaires français, même si cela ne concerne pas nécessairement des vols. »

La nouvelle de cette lettre ne circule que depuis deux jours à Abidjan. Au Gabon, le journal L’Union assure qu’il n’a pas eu vent de l’information. Au Sénégal, où l’affaire a été révélée, la base militaire française de Dakar tombe des nues en apprenant l’existence de la lettre ouverte. Le courrier a pour l’instant autant d’effet qu’un coup d’épée dans l’eau.