Grégory Baugé, méconnu (encore) et (déjà) Champion

Gregory Baugé à l'entraînement

Déjà Champion du monde en 2009, ce coureur cycliste sur piste guadeloupéen de 25 ans, inconnu du grand public, vise cette semaine une deuxième couronne mondiale successive. Un passeport contre l’anonymat ?

Il est un Noir surdoué dans un sport de Blancs, le cyclisme sur piste. Comme Tiger Woods dans le golf, les épisodes hors des greens en moins. C’est comme Larry Bird dans le basket-ball, un Blanc talentueux dans un sport de Noirs. Il collectionne les distinctions et les trophées, dont le plus prestigieux décroché dans la discipline reine du cyclisme sur piste, la vitesse individuelle. Avant lui, un autre Noir, né à Nouméa, Laurent Gané, avait déjà arboré la tunique de meilleur coureur cycliste sur piste de la planète. C’était en 2003 et 2004. Grégory Baugé n’a que 25 ans et déjà un palmarès fourni. Il est couvert d’éloges. Il a reçu le titre honorifique de vélo d’or, reconnaissance du milieu de la petite reine au meilleur des siens. Il a gravi sans coup férir la hiérarchie de son sport, en enfonçant à seulement 17 ans les portes d’une équipe de France, composée des meilleurs coureurs cyclistes du monde.

Vélo d’or, précoce et véloce

On le dit pétri de talent. Ce qui devrait suffire à attirer des sponsors à la quête de porte-drapeaux modèles ou de visages frais. Que nenni. Grégory Baugé est un champion anonyme en son pays. De ceux qu’on croise dans la rue, sur lesquels on se retourne et dont on se dit qu’on les a déjà vus quelque part. Peut-être à la télé, pour ceux qui regardent des chaînes à l’audience confidentielle comme Lequipe TV , sûrement dans une revue sportive, pour ceux qui sont passés devant les grilles de l’Insep, l’institut national de sport qui forme les sportifs de haut niveau, dans le bois de Vincennes à quelques pas de Paris, où est placardée une photo géante de lui aux côtés de celles d’autres champions sportifs français.

« C’est dommage, je suis pourtant le seul Black à ce niveau-là dans ma discipline », raconte-t-il sans amertume dans la salle de massage, où il vient de confier son corps à son kiné. Dans quelques jours, Grégory Baugé devrait défendre sa couronne de champion du monde, acquise en 2009 en Pologne.

Un parcours fulgurant qui a pris les médias de court

On s’étonne de ne pas le voir dans les médias sportifs, invité sur les plateaux télé comme c’est devenu le rituel lorsqu’un sportif français a remporté une victoire ou une médaille significatives. On s’excuse de lui demander correctement l’orthographe de son nom et de l’avoir peut-être écorché au téléphone tout simplement parce qu’on n’en avait jamais entendu parler. « C’est un peu rageant par rapport à d’autres sports ultra médiatisés. Ils n’ont pas de résultats, nous on en a et personne n’en parle. Tout le monde s’en fout. Mais bon, on est passionnés, on fait notre boulot, on pédale », glisse-t-il. On le croit, tant il n’a pas de mot plus haut que l’autre.

La faute à qui ? A la fédération française d’athlétisme, qui communique très peu sur la discipline, accuse Grégory Baugé. « Quand j’ai gagné mon titre mondial en 2009, je m’attendais à être mis en avant même dans les médias spécialisés. (Mais) j’ai l’impression d’être champion du monde et c’est tout ». Autre exemple: la médaille d’argent de l’équipe de France en vitesse par équipe aux jeux Olympiques de Pékin en 2008 est presque passée inaperçue. Sur son site internet, la fédération française de cyclisme se contente du service minimum.

Contrairement aux pages des fédérations omniprésentes sur le terrain médiatique comme l’athlétisme, le rugby, le football ou encore le basket, les informations sur les compétitions à venir ou de grands événements sont quasiment absentes. Rien sur les champions de la discipline auxquels pourraient s’identifier les jeunes ou qui pourraient attiser la curiosité. Aucune ligne, ni mention sur les championnats du monde de cyclisme sur piste qui débutent ce mercredi 24 mars à Copenhague au Danemark. C’est peu.


Pas de frustration, mais la volonté de gagner

Pourtant, il y a de quoi nourrir des frustrations, de la colère. Grégory Baugé s’entraîne certes à l’Insep mais pour vivre, il s’adresse au conseil général du Val-de-Marne, en région parisienne, qui joue les bienfaiteurs. En échange, Grégory Baugé défend les couleurs sportives de l’équipe de cyclisme locale, l’USC Créteil. « Si tu n’as pas de bons résultats dans notre sport, tu arrêtes car comment vas-tu survivre ? On n’a rien », narre-t-il.

Malgré son titre, rien n’a donc changé. Grégory Baugé baigne toujours dans l’anonymat total, loin de l’univers feutré des sportifs « pétés de thune », et un fossé gigantesque le sépare des stars du foot, du tennis, du rugby, du basket et de l’athlétisme. Il s’est adjoint les services d’une agence de communication pour « vendre le produit Grégory Baugé ». Il aimerait être de ceux qui abattraient le mur qui isole son sport de la ferveur populaire. « Ma fédération pourrait organiser des événements à Bercy comme des duels entre les meilleurs. En vitesse, imaginer deux coureurs qui se mesurent sur le vélo pour voir lequel des deux ira le plus vite. Est-ce que ça ne plairait pas au public ? », interroge-t-il en quêtant un assentiment.

Grégory Baugé est quelqu’un de « discret », qui donne l’impression de manquer de spontanéité. Mais quand il parle de son sport et de ce qui pourrait être engagé pour sortir celui-ci de l’anonymat dans lequel il est plongé, il s’anime. « Il y a des gens qui ne font pas bien leur travail et ça ne dérange pas », fait-il remarquer. On revient toujours à ça: à la communication défaillante, voire inexistante des représentants du cyclisme. D’ailleurs Grégory Baugé dit ne pas avoir d’amis dans ce milieu, à l’exception de son kiné, né comme lui un 31 janvier, et connu lors de son arrivée en équipe de France. Il ne roule pas des mécaniques, mais choisit méticuleusement ses confidents et ses amis.  » je n’aime pas faire de bruit », explique-t-il.

Comme un match de boxe…

Célibataire, il sort peu, écoute la musique et s’entraîne six jours par semaine en raison de deux séances par jour. Mercredi 24 mars, il entrera sur la piste pour tenter d’accrocher un deuxième titre mondial. « J’ai du mal à sentir mes sensations. J’ai fait de bons temps de très bons temps lors de ma préparation mais je ne sais pas ce que mes adversaires ont fait. Tout est possible », confie-t-il avec une humilité rare dans les couloirs du sport individuel de haut niveau. « Quand je rentrerai sur la piste, je me mettrai dans la peau d’un boxeur (car) c’est un match de boxe ».

Pourquoi continue-t-il à courir ? « Il y a encore des étapes à franchir pour aller encore plus haut. Je suis encore jeune », répond-il. Grégory Baugé s’est fixé un objectif: la médaille d’or aux Jeux Olympiques de Londres en 2012, seule reconnaissance dont il dit maîtriser les bouderies.

Grégory Baugé en dates:
1985: naissance à Maisons-Lafitte dans les Yvelines en région parisienne
2002: intègre l’équipe de France
2003: champion d’Europe en vitesse par équipe
2007: champion de France et d’Europe en vitesse individuelle
2008: médaillé d’argent en vitesse par équipe aux JO à Pékin
2009: champion du monde en vitesse individuelle