Greg Germain : dans le théâtre français, la « diversité » n’est plus un gros mot

Le Festival de théâtre d’Avignon, dans le sud de la France, se tient jusqu’au 28 juillet. Plus de 800 spectacles y sont présentés. Parmi eux, des pièces de théâtre montées par des troupes venant de la Réunion, des Antilles et de la Guyane françaises. Elles sont jouées à la Chapelle du verbe incarné, un lieu dirigé par Greg Germain, comédien, metteur en scène et Président de l’association TOMA (Théâtres de l’Outre-Mer en Avignon). Il nous présente sa programmation, son point de vue sur la question de la diversité ethnique et culturelle dans le théâtre en France et les combats qui restent à mener.

De Greg Germain, l’on connaît plutôt le travail d’acteur. Il a été découvert par le grand public en France pour sa prestation dans la série télévisée Médecins de nuit, écrite par Bernard Kouchner. Il y a tenu le rôle principal d’un médecin pendant huit ans. Au cinéma, il a joué dans une quinzaine de films dont Bye Bye Barbara (1969) de Michel Deville, Borsalino and Co (1974) de Jacques Deray et Antilles sur Seine (2000) de Pascal Légitimus. Mais il n’a jamais délaissé sa passion première, celle du théâtre. Dès l’âge de 5 ans, il y accompagnait sa mère, et c’est avec ses camarades de classe qu’il a mis en scène ses premières pièces. Aujourd’hui, après quarante ans de carrière, le comédien et metteur en scène guadeloupéen aide à la promotion du théâtre de l’Outre-mer dans l’Hexagone. Président de l’association TOMA, il accueille chaque année, depuis 10 ans, au festival off d’Avignon, à la Chapelle du verbe incarné, le lieu qu’il dirige avec Marie-Pierre Bousquet, une majorité d’œuvres créées en Outre-mer. Il est aussi Président d’ALFA (Association de Lieux de Festival en Avignon) et vice président de l’association Festival et Compagnie. Il s’est entretenu avec Afrik.com.

Afrik.com : Il y a sept spectacles au programme du TOMA, cette année. Comment les avez-vous choisis ?

Greg Germain :
Je crois qu’une programmation s’impose d’elle-même. J’ai par exemple deux pièces d’Afrique du Sud, alors que je n’étais pas parti pour en présenter. Au départ, j’étais sûr d’avoir deux pièces créées en Guadeloupe et en Guyane. Il se trouve que Harry Kancel et Ewlyne Guillaume, qui sont deux metteurs en scènes de talent qui travaillent en Guadeloupe et en Guyane, ont choisi de monter Le Costume et La route dont les auteurs sont sud-africains… La programmation du TOMA est très ouverte, surtout quand on s’adresse, comme moi, au monde entier. Par exemple, Changer les essuie-glaces, la pièce que nous avons fait venir de la Réunion, aborde avec originalité la question du couple, un sujet universel. Nos choix ne sont pas seulement dictés par des questions géographiques. De plus, fidèle à moi-même, je fais attention à ce que les tréteaux ne soient pas unicolores.

Afrik.com : Vous trouvez qu’au festival d’Avignon il n’y a pas assez de spectacles mettant en scène des Antillais, des Réunionnais, des Africains…

Greg Germain :
Pour ce qui est de la diversité culturelle, je suis un combattant de la première heure. Maintenant, « la diversité » n’est plus un gros mot, on peut le dire à table. Mais dans les faits, elle n’existe pas. A la Chapelle du verbe incarné, il y a bien sûr une forte présence de l’Outre-mer, mais ailleurs il y a des progrès à faire. Sur les 870 spectacles par jour qui se jouent en Avignon, je n’ai pas vu beaucoup de personnes issues de la diversité…

Afrik.com : Vous évoquez un nombre impressionnant de spectacles joués au festival d’Avignon. Comment votre théâtre tire-t-il son épingle du jeu ?

Greg Germain :
Quand est née cette aventure – qui a été vivement combattue et n’a pas reçu la moindre aide pendant quatre ans –, nous avons voulu montrer que l’excellence existait en Outre-mer. Car, comme l’écrivait Césaire dans son Cahier d’un retour au pays natal, « il n’est point vrai que nous n’apportons rien au monde ». Nous avons fait de gros efforts pour montrer que la Chapelle du verbe incarné est un lieu où il y a des Noirs et où sont présentées des choses bien. Il est important de souligner aussi que notre programmation est faites avec ce qu’il y a de meilleur, sans qu’on nous la dicte. On a toujours eu une production de qualité. Et cette année, encore plus ! Car la diaspora est représentée. Dans le spectacle Pas de quartier, qui casse la baraque, il y a de jeunes Guadeloupéens, Camerounais, etc., qui sont nés ici (en France métropolitaine, ndlr), à Sarcelles, à Saint-Denis… Ils racontent l’histoire de l’immigration depuis le début.

Afrik.com : Comment vous est venue l’idée de créer le TOMA ?

Greg Germain :
En 1997, un an avant le cent-cinquantenaire de l’abolition de l’esclavage, j’ai été voir la municipalité d’Avignon pour lui demander ce qu’elle comptait faire à cette occasion. Il m’a été répondu que la ville n’avait rien à voir avec l’esclavage. Ce à quoi j’ai répliqué que toute la France avait à voir avec cette histoire. Finalement, après de longues discussions, elle a été d’accord pour s’engager. Un lieu, la Chapelle du verbe incarné, a été dédié aux théâtres de l’Outre-mer en Avignon. Les premières représentations s’y sont tenues dès 1998. Une convention a été signée avec la municipalité en 2000 et elle est valable pour 20 ans.

Afrik.com : Aujourd’hui, en 2007, peut-on dire que le TOMA est une affaire qui marche ?

Greg Germain :
En 10 ans, 600 000 spectateurs sont venus voir les pièces présentées à la Chapelle du verbe incarné. Les débuts ont été difficiles, mais petit à petit le TOMA a su trouver son public. Pendant les trois premières années, nous n’avons eu aucune aide publique, puis nous avons obtenu 100 000 euros pendant quatre ans, et enfin 140 000 depuis trois ans. 140 000 euros de subventions, ça peut paraître important, mais c’est une misère quand je pense à tout ce que nous avons fait.

Afrik.com : Le TOMA permet-il aux pièces qu’il diffuse d’être mieux connues, et ainsi de tourner plus facilement ?

Greg Germain :
Nous avons affaire à un problème singulier. Il est très difficile de faire tourner les pièces de l’Outre-mer dans leurs régions d’origine et dans l’Hexagone. Je pense que les DFA (Départements Français d’Amérique : Guadeloupe, Guyane, Martinique) devraient mutualiser leurs moyens pour faire circuler, dans les trois départements, les œuvres qui ont été montées dans chacun d’entre eux. Cela peut paraître surprenant, mais il m’est arrivé, par exemple, de voir des Martiniquais venir voir ici, en Avignon, des pièces guadeloupéennes pour les faire tourner chez eux… Il faut tout mettre en œuvre pour que les pièces soient jouées au moins une dizaine de fois. Quand on joue 23 fois une pièce, dans la durée, comme ici en Avignon, ce n’est pas comme si on joue une fois. Ca permet à nos créateurs de progresser. Mais pour ce qui est de la diffusion sur les scènes hexagonales, la tâche n’est pas aisée. Car les diffuseurs pensent que, comme il n’est pas toujours facile de faire de l’argent dans la culture, ils ne faut surtout pas présenter des pièces de nègres. Pour couper court à ce type de comportement, il y a des mesures à prendre au niveau de l’Etat. Moi, j’ai une expérience qui prouve que des textes et des troupes issus de l’Outre-mer peuvent marcher. Et je pense qu’on peut, par exemple, aller voir quatre ou cinq municipalités – Paris, Créteil, Bobigny, Lyon, Bordeaux – et leur proposer quatre pièces qui vont être représentées au moins 16 fois dans leurs villes, en leur disant : « vous avez assez de nègres ici pour qu’ils puissent venir remplir une salle ». En réussissant à les convaincre de notre potentiel, nous pourrions plus facilement trouver les lieux et les moyens de diffuser nos créations.

Afrik.com : Le TOMA est aujourd’hui sur de bons rails. Dans le domaine du théâtre, quelles sont vos ambitions ?

Greg Germain :
J’aimerais avoir un théâtre à Paris pour montrer ce que je fais ici, en Avignon.

 Le site de La Chapelle du verbe incarné

 Le programme du TOMA. Les représentations se tiennent en Avignon, jusqu’au 28 juillet.