Ghana : ces « sorcières » exilées dans des camps

Au Ghana, les croyances en la sorcellerie sont encore très ancrées. Dans le nord du pays, les femmes accusées d’être « des sorcières » sont contraintes à l’exil dans des camps, où elles vivent dans la misère. Une pratique qui dure depuis plus d’un siècle et fait tâche dans un pays, considéré comme ayant fait d’énormes progrès en matière de développement.

« C’est l’humiliation ». « Vous perdez votre dignité ». C’est ce que clament toutes celles accusées d’être des sorcières dans leur village. Au Ghana, il vaut en effet mieux ne pas être pointée du doigt pour sorcellerie. Un malheur qui frappe un village, la mort d’un enfant, un accoutrement hors du commun, tant d’éléments qui peuvent valoir à une femme d’être qualifiée de « sorcière ». Une pratique très répandue, dans le nord du pays, où ce type de croyance est ancré. Celles qui par malheur sont désignées comme étant des sorcières sont contraintes à l’exil dans des camps. En restant dans leurs villages, elles mettent leur vie en danger : torturées, battues, lynchées, elles subissent les pires supplices. Les femmes âgées ou un peu isolées sont les premières visées.

Des conditions de vie misérables

L’existence de ces camps, où elles trouvent refuge, remonterait à plus d’un siècle. Les chefs de villages décidaient d’y envoyer les dites « sorcières » pour protéger leur communauté de leurs maléfices. Une pratique qui se perpétue aujourd’hui encore. Ces zones isolées, il en existe plusieurs dans le pays. Six précisément, qui peuvent accueillir jusqu’à 1 000 personnes. Le camp de Gambaga est sans doute l’un des plus célèbres. Ils sont encore gérés par des chefs locaux, censés exorciser celles qui y vivent, « pour qu’elles ne soient plus des sorcières ».

Les conditions de vie au camp sont rudes. Ces femmes tentent de survivre au quotidien, sans eau ni électricité. Elles sont contraintes à effectuer des travaux dans les champs et aller chercher de l’eau à des kilomètres. Pour celles d’un âge plus avancé, nombreuses à résider dans ces zones isolées, c’est d’autant plus difficile. Mais en réalité, l’existence de ces camps arrange les affaires de beaucoup de monde. Ils permettent à certains de profiter seuls d’un héritage familial en se débarrassant de ceux avec qui, ils ne souhaitent pas le partager. Pour d’autres, il s’agit de mettre à l’écart les personnes âgées qui deviennent encombrant. Enfin, les gérants de ces camps, censés rendre les sorcières inoffensives, profitent, eux aussi, de leur main d’œuvre gratuite, sachant qu’ils doivent subvenir à leurs propres besoins.

« J’ai dû fuir le village »

Samata, 52 ans s’est confiée à la BBC. Elle est l’une des nombreuses victimes retranchées dans ces camps, où vivent également sa petite sœur, sa mère et sa grand-mère, toutes bannies de leur village pour les mêmes raisons. Alors qu’elle allaitait encore ses jumeaux dans son village natal, son frère l’a prévenue un jour qu’elle était soupçonnée par des villageois de pratiquer de la sorcellerie : « J’étais confuse et j’avais très peur parce que je savais que j’étais innocente, dit-elle. Mais je sais que lorsque les gens vous accusent d’être une sorcière, votre vie est en danger. Et sans même avoir pris toutes mes affaires, j’ai fui le village ». C’est de cette façon qu’elle a atterri dans le camp de Kukuo. Pour sa petite sœur Sama, « ces camps n’abritent pas de sorcières. C’est avant tout un bon moyen pour les villageois jaloux et remplis de haine de se débarrasser de vous ! »

Des organisations de défense des droits de l’homme ghanéenne, telles que Action aid Ghana, ont appelé aux démantèlements de ces camps qui, selon elles, n’ont que trop duré. L’an dernier, dans le camp de Ngani, 188 femmes ont été recensées et 41 hommes. Elles tentent de venir en aide aux « jeteurs de sort » dans l’espoir qu’ils puissent un jour être réinsérés au sein de la société. Mais la tâche est loin d’être aisée. Bannies de leur village, les dites sorcières refusent d’y retourner, par peur des représailles. Même si la vie au camp est rude, mais au moins elles sont en sécurité. L’exemple de ces deux femmes qui étaient rentrées dans leurs villages a marqué les esprits. L’une a été retrouvée calcinée, l’autre est revenue au camp les deux oreilles coupées.

Des camps qui font honte aux autorités ghanéennes

Les autorités ghanéennes sont loin d’être fières de ces zones isolées, estimant qu’elles font tâche dans un pays considéré comme étant constamment en progrès. Elles admettent toutefois que le taux d’alphabétisation est très faible dans le nord du Ghana, accentuant l’ignorance. Le ministère des Affaires Féminines et de l’enfance avait même haussé le ton contre le confinement des femmes dans ces camps par la société. Ils constituent « non seulement une violation flagrante de leurs droits humains mais aussi un mépris contre la convention des Nations unies sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes », avait ajouté le ministère.

En attendant, ces camps sont toujours là, et les croyances en la sorcellerie plus ancrées que jamais au Ghana. Pour le psychanalyste congolais, Didier Manvinga Lake, contacté par Afrik.com, « la croyance en la sorcellerie dans les sociétés africaines est avant tout un problème social ». Il estime que le meilleur moyen de lutter contre l’existence de ces camps, « c’est de modifier le mode de pensée collectif de la croyance en sorcellerie. A partir du moment, où l’on enferme une femme dans un camp parce que c’est une sorcière, cela devient extrêmement dangereux. On peut aller jusqu’à tuer des gens ! Il est temps que les Africains prennent leur destin en main et cessent de se focaliser sur des croyances irréelles car la sorcellerie est un frein au développement de l’Afrique ! ». Selon le psychanalyste congolais, « à cause de la peur du sorcier, l’Africain ne fonctionne qu’à 10% de ses moyens. Or, l’Afrique a aussi besoin d’hommes et femmes qui soient vrais et pas d’hommes et femmes qui vivent dans la peur ! »

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