Génocide rwandais: Paul Kagamé accusé

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Dans son livre Je demande justice pour la France et ses soldats, l’officier supérieur qui a commandé des forces française stationnées au Rwanda entre 1992 et 1994 accuse Paul Kagamé d’avoir orchestré les massacres de 1994 pour faciliter son accession au pouvoir. Il dément également toute implication de l’armée française dans les tueries. Il attribue l’attitude des Hutus pendant le génocide à la panique née de la peur ancestrale que leur inspiraient les Tutsis. Alors qu’on commémore ce jeudi le dix-septième anniversaire du déclenchement du génocide des Tutsi au Rwanda, ce livre relance le débat sur les responsabilités autour de cette boucherie humaine.

tauzindidier.jpgOui, Paul Kagamé, l’actuel président rwandais, est le principal responsable du génocide de 1994 dans son pays. Non, les militaires français n’ont en rien contribué aux tueries qui ont ensanglanté le Rwanda. Non, les Hutus n’ont pas programmé l’extermination de leurs concitoyens Tutsis. Voilà trois des principales thèses soutenues par le général de division français Didier Tauzin, ancien patron du 1er Régiment Parachutiste d’Infanterie de Marine (1er RPIMa) et ancien chef de l’opération « Chimère » ou « Birunga » (1993) au Rwanda, dans Je demande justice pour la France et ses soldats. Paru en mars chez Jacob-Duvernet, ce livre-témoignage écrit à la première personne souhaite, dans le sillage de celui de Pierre Péan, répondre aux accusations portées par certains journalistes à l’instar de Patrick de Saint-Saint-Exupéry, contre la France et ses soldats, pour leur implication dans le génocide rwandais. Il apporte la contradiction par le même coup, au rapport Mucyo établi par le gouvernement de Kigali et qui implique nommément plusieurs personnalités politiques et militaires hexagonaux, dont Didier Tauzin lui-même, dans la préparation et l’exécution du génocide.

Catholique pratiquant, défenseur des racines chrétiennes de la France et du rôle positif de la colonisation, Didier Tauzin explique avoir profondément souffert dans son honneur et dans sa carrière de militaire de se voir impliqué à son corps défendant dans l’un des plus graves crimes de masse de la fin du vingtième siècle. Il prend la résolution de passer outre la réserve à laquelle l’astreint son statut d’officier supérieur et de livrer au grand public sa version des faits, lorsque, évoquant l’affaire rwandaise, sa propre fille le traite de salaud et d’assassin.

« Paul Kagamé a provoqué les Hutus au massacre des Tutsis »

C’est donc un homme profondément meurtri qui parle. Dans le scénario de Didier Tauzin, Paul Kagamé apparaît comme un génial manipulateur, qui, sans être communiste, s’est inspiré de Mao Tse Toun, Ho Chi Minh, Fidel Castro et d’autres idéologues communistes pour élaborer et mener sa guerre de conquête du pouvoir: ne jamais rien céder dans les négociations, ne jamais respecter les trêves conclues. D’où l’échec de tous les efforts de conciliation menés dans les années 90 au Rwanda par la France, notamment les accords de paix d’Arusha. Pour Didier Tauzin, Paul Kagame a choisi délibérément de sacrifier les Tutsi de l’intérieur. C’est son mouvement, le Front patriotique rwandais (FPR), qui serait également à l’origine de l’attentat du 6 avril 1994 qui coûta la vie au président Juvenal Habyarimana. Selon lui, cet acte qui est généralement considéré comme le déclencheur du génocide servait les plans de Paul Kagame: depuis 1990, celui-ci, aidé par l’Ouganda de Yoweri Museveni et de « certaines puissances » a déclenché une guerre qui le mènera au pouvoir à Kigali.

Parti de l’Ouganda où il s’était réfugié, il avance petit à petit en conquérant des pans toujours plus grands du territoire rwandais. Il a infiltré quelques milliers de ses hommes à l’intérieur du Rwanda, jusqu’à Kigali. Ceux-ci n’attendent que son signal pour agir. Paul Kagame va réussir à manipuler toute la presse mondiale, écrit Didier Tauzin. Pour cela, il s’appuie des relais sûrs comme la journaliste belge Collette Braeckman. Ses hommes massacrent et terrorisent les Hutus, au fur et à mesure de leur avancée. Les Hutus sont d’autant plus échaudés et prêts à en découdre qu’ils ont une peur bleue des Tutsis, qui au Rwanda constituent l’ethnie minoritaire. Bien qu’inférieurs en nombre, les Tutsis, par le biais d’une « culture de la manipulation, de la dissimulation et du secret », explique Didier Tauzin, ont réussi à imposer, des siècles durant leur domination aux Hutus. Ils ont réussi à imprimer dans les esprits une idéologie selon laquelle ils sont d’une race supérieure, d’essence divine. Ils se désignent par le terme « Ibimanuka », qui signifie « ceux qui sont tombés du ciel ». Ils font croire qu’ils ne mangent que de la nourriture que leur apporte « des créatures célestes », raconte le général français. Leur mépris des Hutus serait tel que certains d’entre eux ne mangent jamais en leur présence. Les Allemands se sont appuyés sur les Tutsis pour diriger le pays. Mais la colonisation belge a renversé la donne. Le retour des Tutsis au pouvoir, par le biais de l’action militaire de Paul Kagame, signifie, pour les Hutus, un retour à l’esclavage dont ils se sont libérés. En les massacrant lors du génocide, ils veulent « se débarrasser d’un danger à jamais », affirme Didier Tauzin.

En déclenchant sa guerre, Paul Kagame n’est pas sans ignorer que cela puisse se produire. Au contraire, les massacres servent ses intérêts, puisqu’il se présentera en libérateur. D’où son entêtement à ne respecter ni cessez-le-feu ni accord de paix qu’il ne signe que pour mieux se préparer à l’offensive. Paul Kagame a provoqué les Hutus au massacre des Tutsis de l’intérieur du Rwanda, soutient Didier Tauzin. Ses hommes ont même tué certains de leurs congénères pour faire porter le chapeau aux Hutus. Il menait une guerre totale et tous les moyens lui étaient bons. Le rapport Mucyo qu’il a fait établir n’est qu’un tissus de mensonges, juge le général français.

Les soldats français n’ont pas participé au génocide

Voilà donc les Hutus dédouanés par l’officier supérieur français. Lui même et ses frères d’armes ne sont pas plus à blâmer dans le génocide rwandais. La France et ses soldats, affirme Didier Tauzin, n’ont aucune responsabilité dans cette immonde tuerie. Cet homme qui a commandé l’opération « Chimère » ou « Bubinga » en 1993 et plus tard l’opération « Turquoise » en août 1994 soutient que ce ne sont que calomnies et injures, que de prétendre que la France a laissé se dérouler un génocide dont elle savait qu’il était en préparation. L’Hexagone, explique Didier Tauzin, ne pouvait pas prévoir le génocide parce qu’il croyait que chaque partie respecterait les accords de paix d’Arusha. Les soldats français n’ont ni formé des assassins ni participé aux massacres comme certains l’ont prétendu. Et si le 1er RPIMa a fourni une assistance opérationnelle aux FAR de feu Juvenal Habyarimana, il agissait seulement dans le cadre d’une mission normale décidée par Paris, celle d’aider un pays ami agressé, en vertu d’accords militaires signés en 1975.

Les soldats français n’ont pas fait le coup de feu aux côtés de leurs frères d’armes rwandais. Ceux-ci ont tout au plus profité de leurs conseils pour stopper, à plusieurs reprise, l’avancée des hommes du FPR de Paul Kagame dès 1992. S’il a un reproche à formuler vis-à-vis des politiques français au pouvoir à l’époque, c’est qu’ils n’ont pas autorisé un engagement plus ferme contre le FPR. Ce qui aurait, selon lui évité, longtemps à l’avance le génocide. Pour Didier Tauzin, l’honneur des soldats français ayant servi au Rwanda avant et pendant le génocide doit être restauré. Car, affirme-t-il, ceux-ci ont sauvé des milliers de vies, Hutu et Tutsi. Et si leur réputation a été mise à mal, c’est parce que des journalistes comme Patrick de Saint-Exupéry ont choisi de prendre le contre pied de la vérité.

Zones d’ombre

Le récit de Didier Tauzin laisse cependant de nombreuses zones d’ombres. Il ne dit pas un mot sur la radio des mille collines, dont on a dit qu’elle diffusait des appels aux meurtres des Tutsis. Il est tout aussi muet sur le cas du colonel Bagosora qui a été reconnu cerveau du génocide et condamné à la prison à vue. Il ne mentionne pas non plus les nombreuses livraisons d’armes de la France au Rwanda entre 1990 et 1993 qui, selon certaines sources, se montaient à plusieurs dizaines de millions de dollars.

Ce n’est pas non plus dans son livre qu’on trouvera la moindre allusion à la fameuse coalition « Hutu Power », très active dans les massacres. Si Didier Tauzin parle volontiers des puissances tapies dans l’ombre qui ont pu soutenir Paul Kagame en lorgnant les richesses du sous-sol de l’est de la République démocratique du Congo, il ne les nomme pas. Son estimation du nombre des victimes Tutsis contredit aussi les chiffres jusqu’ici retenus, qui sont de 800 000 morts: selon lui, la population Tutsi de l’intérieur du Rwanda était tout au plus de 600 000 personnes, et la moitié aurait survécu. La manipulation de tous les médias du monde dont il accuse Paul Kagamé n’est pas mieux expliqué. Il se contente d’une évocation qu’il n’étaie pas d’arguments convaincants. Enfin, comme Pierre Péan, il défend même sans l’affirmer directement, la thèse du double génocide. Son témoignage a toutefois le mérite de relancer la recherche de la vérité sur le génocide de 1994 au Rwanda.