Gbagbo rassembleur ?

Le discours de Laurent Gbagbo à la nation ivoirienne, prononcé dans la soirée du 7 janvier 2003, marquera probablement un tournant dans la crise. Non parce qu’il résout tous les problèmes qui existent. Non parce qu’il constitue la  » reddition  » attendue par les autres parties en présence. Non parce qu’il apporte sur un plateau la panacée dans un contexte de guerre civile suspendue…

Mais parce qu’il ouvre la voie à la mise en oeuvre progressive des accords de Marcoussis, dans un contexte constitutionnellement stabilisé. Ce n’est pas par hasard si ce discours fut prononcé devant une bibliothèque emplie de tous les classiques grecs et latins : il était dans la veine d’un Cicéron, commençant comme un chef de parti politique et terminant en Père de la nation, appelant ses concitoyens au travail et au rassemblement…

On pourra gloser sur les oublis, la mémoire sélective devant les Ivoiriens tombés au cours des derniers mois ou des dernières semaines, le silence sur les exactions intolérables commises par des éléments incontrôlés dans la capitale elle-même… Reste l’essentiel : le président Gbagbo, comme chef de l’Etat ivoirien, assume l’esprit, et pour une bonne part la lettre, des accords de Marcoussis. Dès lors l’ouverture est faite, et ce sont ses propres partisans que Gbagbo rallie à cette position de compromis dont il reconnaît qu’elle est la meilleure possible, dès lors qu’il faut ramener la paix et parvenir au consensus.

Les exemples historiques sont nombreux d’un tel grand écart politique : il faut avoir le courage de les assumer, si l’on veut sauver l’Etat dont on a reçu la charge. C’est Henri IV en 1589, contraint de se convertir pour rassembler une France déchirée par la guerre civile. C’est Charles de Gaulle à Alger, affirmant  » Je vous ai compris  » pour mieux convaincre les pieds-noirs d’approuver les accords d’Evian. C’est souvent contre les siens qu’il faut construire l’unité. Tel est l’exercice difficile auquel Laurent Gbagbo s’est livré.

Reste à souhaiter que le processus dessiné à Marcoussis puisse se poursuivre dans de bonnes conditions. Que le gouvernement que Seydou Diarra doit diriger se forme selon les accords passés. Que les forces en présence soient effectivement désarmées, ou cantonnées dans leurs casernes. Rien n’est joué : à tous les Ivoiriens de bonne volonté, maintenant, de prouver qu’ils veulent sauver leur patrie en dépassant les haines intestines pour accepter le nouvel espace démocratique qui s’offre à eux, et que Laurent Gbagbo dit avoir la volonté de garantir. La paix et la prospérité de l’Afrique de l’Ouest en dépendent.