Gbagbo limoge Soro

Le Président ivoirien Laurent Gbagbo a remercié, mercredi, trois ministres de l’opposition, dont le leader des ex-rebelles. Guillaume Soro se prépare à contre-attaquer, tandis que le Premier ministre Seydou Diarra, exaspéré, s’apprête à démissionner.

Fin du gouvernement de réconciliation nationale ? Le Président ivoirien a démis de leur fonction, mercredi, trois ministres de l’opposition, dont le leader du mouvement des ex-rebelles des Forces Nouvelles (FN), Guillaume Soro. Alors que ce dernier organise la riposte, le Premier ministre Seydou Diarra s’apprête à démissionner.

Trois ministres de l’opposition remerciés

Le chef de l’Etat a préparé le terrain dès mardi. Lors d’un discours à la nation, il déclare que les 26 ministres, sur les 41 que compte le cabinet, qui boycottent le conseil des ministres depuis près de deux mois, suite à la répression sanglante de la manifestation interdite de l’opposition le 25 mars dernier, seront sanctionnés. Pas de salaire pour le mois de mai, suppression des voitures de fonction, déménagement de l’hôtel bourgeois d’Abidjan où ils sont logés et protégés par les forces de paix de l’Organisation des Nations Unies (Onu), ou encore interdiction de voyager hors du pays sans une autorisation spéciale. Pire, il annonce qu’une liste des ministres qu’il « ne souhaitait plus voir » dans le gouvernement. Motif : l’opposition a, selon lui, abandonné ses responsabilités dans le gouvernement de réconciliation et il estime que l’accord de Marcoussis « oblige à respecter un équilibre dans la formation du gouvernement, mais il ne lie pas le sort de la République à des individus ».

Le lendemain, le couperet tombe : Guillaume Soro, Youssouf Soumahoro (respectivement ministres de la Communication et de l’Enseignement Professionnel et tous deux membres des FN) et Patrick Achi (ministre des Infrastructures Economiques, porte-parole du gouvernement ayant critiqué certains choix économiques de la présidence et membre de l’ancienne formation unique Parti Démocratique de Côte d’Ivoire, PDCI) sont remerciés. Leur place, à peine refroidie, est déjà réoccupée pour l’intérim par les ministres Hubert Oulaye (Fonction Publique), Michel Amani N’guessan (Education nationale) et Léon Monnet (Mines et Energie). Le nouveau porte-parole du gouvernement est incarné par Alphonse Douaty (chargé des Relations avec les institutions). Tous appartiennent au Front Populaire Ivoirien de Laurent Gbagbo.

« Coup d’Etat contre Marcoussis »

La classe politique ivoirienne a, semble-t-il, été surprise par ces désignations. D’autant plus que le « Groupe des 7 » (G7, partis d’opposition et mouvement des FN) aurait décidé, sur insistance de la communauté internationale, de chercher une issue à la crise. Seydou Diarra, qui chapeautait la reprise du contact avec les boycotteurs, aurait même soumis au chef de l’Etat, juste avant qu’il n’annonce ses sanctions, le bilan des avancées pour un retour rapide des « marcoussistes » au gouvernement…

La réaction de Guillaume Soro ne s’est pas fait attendre. Le leader des FN a expliqué dans une interview accordée à Radio France Internationale (RFI) que les sanctions de Laurent Gbagbo représentent « un coup d’Etat contre Marcoussis ». Et d’ajouter que le départ du Président est une condition « sine qua non » à la réunification du pays et à la tenue d’élections libres. Selon RFI, il a organisé, mardi, « une réunion pour des dispositions militaires ».

Pour L’ex-sergent chef des Forces nationales de Côte d’Ivoire Ibrahim Coulibaly, dit « IB », il est de « plus en plus précis qu’un plan d’attaque des positions des Forces Nouvelles à l’ouest du pays par des éléments du clan présidentiel serait actuellement élaboré pour une exécution immédiate en vue de semer le trouble dans l’esprit du peuple de Côte d’Ivoire et des observateurs internationaux, sur la situation sociale et politique en Côte d’Ivoire », rapporte la Pana. Mais, selon l’agence de presse, l’homme au cœur de la tentative de coup d’Etat de 2002 a appelé ses frères d’armes à « ne pas céder aux provocations ou intimidations ».

Diarra sur le départ ?

Le G7 a, « par la voix de Alphonse Djédjé Mady, Secrétaire général du PDCI-RDA, appelé tous ses ministres à rester au gouvernement et s’est dit solidaire du Premier ministre Seydou Diarra », explique Fraternité Matin. Solidaire parce que le chef du gouvernement aurait été piégé par Laurent Gbagbo. Ce dernier aurait déclaré, mardi lors de son discours à la nation, que le décret limogeant les trois ministres avait été accepté « sur proposition du Premier ministre ». Or, l’homme a semble-t-il appris la nouvelle en même temps que ses concitoyens ivoiriens… Et un proche de la Primature de préciser à l’Agence France Presse que : « Ce ne serait pas la première fois qu’un décret est attribué au Premier ministre sans que cela soit vrai ».

C’était la fois de trop. Ainsi mis devant le fait accompli, Seydou Diarra aurait décidé de démissionner, jugeant que la révocation des trois ministres signe l’arrêt de mort du gouvernement de consensus qu’il devait diriger. S’il n’y a plus de gouvernement de transition, son existence politique n’a plus lieu d’être. Dans cette optique, il a rédigé une lettre qu’il devait remettre au chef de l’Etat dès son retour d’un mini-sommet en Guinée avec les pays riverains du fleuve Mano. C’était sans compter la pression nationale, africaine et internationale, inquiets pour le processus de paix basé sur les accords de Linas-Marcoussis de janvier 2003.

Mobilisation générale

Le comité de suivi de ces accords, des diplomates en poste en Côte d’Ivoire, les Présidents sénégalais, gabonais et français, le Secrétaire général de l’Onu se sont ligués pour faire céder Seydou Diarra. La tâche ne sera pas aisée. Le Premier ministre démissionnaire a déclaré au chef d’Etat français que son maintien en poste est lié « à la levée des sanctions décidées mardi dernier, par le chef de l’Etat Laurent Gbagbo », qui par ailleurs, selon certains, voudrait pousser le leader du gouvernement vers la sortie. Jacques Chirac a joint son homologue ivoirien pour lui demander de revenir sur la révocation des trois ministres de l’opposition. En vain. Paris a marqué, jeudi, « sa préoccupation face au risque d’une atteinte au fonctionnement régulier des institutions et d’une remise en cause du dialogue qui fonde les accords de Marcoussis ». Il invite par ailleurs les protagonistes à s’abstenir de « tout nouveau geste de provocation » et à respecter « la légalité et les engagements pris devant la communauté internationale ». De son côté, l’Onu demande « à toutes les parties ivoiriennes » de reprendre « immédiatement le dialogue politique dans le but de garantir le fonctionnement effectif du Gouvernement de réconciliation ».

L’issue de cette crise dans la Crise causera dans tous les cas du tort à Seydou Diarra, selon l’analyse d’un diplomate africain cité par l’Agence de presse des Nations Unies. « S’il suit la décision du Président, il perdra sa crédibilité auprès de l’opposition et de la communauté internationale. S’il ne la suit pas, il devra s’engager dans un bras de fer avec Gbagbo. S’il démissionne, il décevra aussi la communauté internationale ». Le trouble politique provoqué par le chef d’Etat ivoirien laisse donc le Premier ministre dans une voie sans issue. Et lèse sérieusement le processus de réunification du pays.