Gaston Kaboré : « J’ai eu la chance de naître dans un pays qui s’appelle le Burkina-Faso »

Invité d’honneur du festival Panafricana de Rome, qui s’est tenu du 1er au 9 décembre, Gaston Kaboré y a reçu le prix Leçons de Cinéma pour l’ensemble de sa carrière. Interview d’un maître du septième art burkinabé.

Né à Bobo-Dioulasso il y a 56 ans dans une famille Mossi, Gaston Jean-Marie Kaboré a été le premier à réaliser un long-métrage au Burkina-Faso (Wênd Kûuni en 1982). Il n’a cessé depuis de promouvoir le cinéma africain, notamment en dirigeant le Centre national du Cinéma du Burkina et la Fepaci (Fédération panafricaine des cinéastes). A destination des jeunes générations, il a également fondé l’institut de formation en audiovisuel Imagine basé à Ouagadougou. Il nous accordé une interview à Rome, où il a été primé pour l’ensemble de sa carrière au festival Panafrica.

Afrik.com : Que recherchez-vous en faisant du cinéma ?

Gaston Kaboré :
J’essaye de savoir qui je suis. On est en quête de soi-même en tant que réalisateur. J’espère que ma quête rejoint celle de mon pays, de ma société, de mon continent. C’est réellement cela qui me motive parce que je pense que l’Afrique pour des tas de raisons historiques a été tue à elle-même. Elle a été niée dans son regard. Et l’une des fonctions du cinéma, en tout cas de celui que j’essaye de faire, est d’opérer une repossession de soi, une réappropriation et de la faculté de pouvoir requestionner son imaginaire. On est le premier bénéficiaire de ces questions. C’est comme si on allait chercher un carburant pour faire face à son passé et à son avenir et pour se projeter dans le futur.

Afrik.com : Quel est le public à qui vous destinez vos films en priorité ?

Gaston Kaboré :
Je pense d’abord à un public de chez moi. Il y a une relation absolument dialectique entre la spécificité et l’universalité. Pour rejoindre l’universel on a besoin de partir de quelque part, de l’appartenance la plus nucléaire qu’on puisse avoir. C’est à partir de cela qu’on peut aller vers le plus grand ensemble, s’adresser au plus grand nombre. Comme a dit le poète, le jour où on est capable de parler aux gens de son terroir avec les mots de tous les jours, paradoxalement, ce jour là on acquiert la capacité de parler au reste du monde.

Afrik.com : C’est ce que vous faites quand vous racontez des histoires très simples, presque anecdotiques dans vos films ?

Gaston Kaboré :
Oui, elles sont comme des contes, elles ont une portée universelle.

Afrik.com : Quelle langue est utilisée dans vos films ?

Gaston Kaboré :
Mes films sont principalement en mo-re, une des langues du Burkina-Faso. Ce qui fait que dans la plupart du continent africain, les gens comprennent en lisant les sous-titres. Le public européen en est au même point au niveau de la compréhension de la langue que le public de l’Afrique centrale ou de l’Est sauf que ce public est peut-être plus sensible à la musique de la langue. La présence des sous-titres est de toutes manières très cruciale. En même temps, tous les Africains ne sont pas allés à l’école et n’ont pas forcément la capacité de lire les sous-titres. Je ne dis pas que les dialogues ne sont pas essentiels dans mes films mais je cherche à ce qu’on puisse les comprendre même sans savoir lire. Peut-être les Africains ont-ils une intuition des situations beaucoup plus grande et sont capables de saisir beaucoup plus facilement de quoi ça parle que des spectateurs européens. On fait partie de la même sphère culturelle.

Afrik.com : Le cinéma est donc un art qui peut toucher tout le monde en Afrique ?

Gaston Kaboré :
Nous, les Africains de manière générale, nous sommes dans des cultures qui ont intégré la représentation et la théâtralité. Ce sont des choses naturelles. Quand il y a des funérailles on va imiter le mort. Ce n’est pas étranger au vécu culturel des personnes Noires. Quand je tourne un film dans un milieu rural, je vais voir le notable du village et je lui expose le projet. Aux figurants, je leur explique qui est leur rôle, qui ils jouent exactement. Et souvent, au milieu du tournage quand je ne suis pas satisfait, il y a cinq ou six réalisateurs spontanés dans l’assistance qui vont essayer d’expliquer aux acteurs ce qui ne va pas. Ce sont des villageois qui n’ont jamais fait de cinéma mais ils captent très vite. Ils comprennent très vite l’enjeu d’une scène et le pourquoi de telle ou telle attitude. Je dois presque me battre avec eux pour garder mon statut ! Concernant les comédiens, beaucoup ne sont pas professionnels mais ils arrivent à atteindre une densité de jeu assez exceptionnelle. Ils n’ont pas de mal à rentrer dans la peau des personnages car en Afrique, on a tous besoin un jour ou l’autre dans sa vie d’explorer cette dimension du jeu. Le cinéma n’est pas si distant que ce que l’on croit des cultures africaines.

Afrik.com : Vous êtes venu au cinéma après avoir fait des études d’Histoire. L’Histoire a-t-elle une part importante dans vos films ?

Gaston Kaboré :
Il est nécessaire de se réapproprier son passé pour pouvoir affronter son propre destin. Pendant des siècles les Africains en ont été privés et il est nécessaire qu’on comprenne d’où on vient pour pouvoir avancer. De plus, la culture millénaire de l’Afrique est un formidable terreau pour le cinéma. Cela va apporter un nouveau souffle au cinéma.

Afrik.com : Votre combat pour la réappropriation de leur histoire par les Africains rejoint-il celui d’auteurs comme Sembène Ousmane et Maryse Condé ?

Gaston Kaboré :
Oui. Je pense aussi à Cheikh Anta Diop. Ils ont senti qu’il fallait réveiller les consciences. Il ne faut pas se victimiser mais rétablir la vérité des choses en se basant sur des vérités scientifiques.

Afrik.com : Est-ce que le cinéma est pour vous un instrument politique ?

Gaston Kaboré :
Je ne crois pas qu’il y ait une partie de l’art qui soit totalement gratuite, qui soit là juste pour la beauté mais dans un médium aussi complexe que le cinéma, il y a forcément un enjeu de pouvoir. C’est le pouvoir de dialoguer avec soi-même de façon indépendante qui est en jeu. Le cinéma est politique car il s’occupe des choses de la cité dans son sens très large. Par son biais on cherche un système d’explication du monde qui n’est pas encore défini.

Afrik.com : Y a-t-il un essor du cinéma en Afrique ?

Gaston Kaboré :
On souhaiterait tous que les choses aillent plus vite, qu’il y ait une plus grande structuration des différents domaines du cinéma, que plus de gens soient formés. Je suis impatient de voir une explosion de l’expression cinématographique africaine mais il faut être réaliste. En plus des difficultés techniques à surmonter, il y a un rapport de force concernant la visibilité des films sur les écrans. J’espère qu’on arrivera à former de plus en plus de gens et qu’ils seront libres et en même temps imbus d’un grand sens de la responsabilité. Je leur fais confiance.

Pour en savoir plus, consulter les sites :

 Imagine

 Panafrica