Fodé Sylla ou le destin militant d’un homme de combats

Fodé Sylla = S.O.S Racisme. Une équation à aucune inconnue pour beaucoup de monde. On ne saurait pourtant résumer l’enfant de Thies et de Tambacounda, au Sénégal, à cela. Car derrière la personnalité médiatique, aujourd’hui membre du conseil économique et social, se cache un humaniste, façonné par une singulière histoire personnelle. Afrik est allé à la découverte de l’homme, à la veille du congrès de sa première famille politique officielle, le Mouvement des radicaux de gauche. Portrait.

Un père biologique et un père adoptif liés par une rare amitié, une mère de cœur qui a élevé quelque 24 enfants, une préadolescence vécue à Sablé au fin fond de la Sartre en France où il était le seul noir de la ville, soutien de famille, dont il est l’aîné, à l’âge de 12 ans, les fondations humaines de Fodé Sadio Sylla sont là. Loin de la simple étiquette S.O.S Racisme qui lui colle à la peau. L’ancien député européen, actuellement membre du conseil économique et social ne s’est jamais toutefois départi de sa fibre militante ou coupé de ses racines africaines. Un militantisme qu’il a décidé d’exprimer désormais à travers le Mouvement des radicaux de gauche, le seul parti où il a décidé, tout récemment, de prendre une carte.

Pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient. Une célèbre maxime qui n’aura jamais été aussi vraie pour Fodé Sylla qui se décrit comme un « enfant du tiers monde ». Né à Thies il y a 43 ans, celui qui répond également au nom de Sadio (nom que l’on donne au Sénégal, à un frère de jumeaux) a passé ses 10 premières années à Tambacounda. Dix premières années qui seront pour lui le ferment de ses idéaux de partage et de tolérance. Avec une mère, « une femme d’exception », qui adopte et élève 15 enfants en plus de ses neuf propres rejetons dans une maison « toujours ouverte ». Avec une ville carrefour culturel d’Afrique de l’Ouest. « La ville de Tambacounda est sur la route de la ligne de chemin de fer Dakar Bamako, explique-t-il. C’est une ville de la diversité, une ville de transit avec le Mali, la Mauritanie, la Guinée et Dakar. On y parle entre autres, peul, soninké, wolof et bambara ». Autant de langues qu’il maîtrise d’ailleurs.

Deux pères pour une grande histoire d’amitié et un nouveau départ

Fodé n’a pas 4 ans quand il entre à l’école. Soit trois ou quatre ans de moins que ses petits camarades. Une différence d’âge qui le protégera, pris qu’il sera sous la coupe de plus grands. « Mon père, Boubacar, était un intellectuel. Je me souviens qu’il nous disait : « le savoir est la clé de ce monde ». Il m’a très tôt éveillé à la culture et aux livres, d’autant que mon père adoptif m’envoyait chaque année des bouquins ». L’histoire de son père adoptif, Camille Guillot, est celle d’une amitié à la fois forte et belle entre deux hommes, dont la rencontre « ne peut pas être due au hasard ». « Mon père était jeune policier à Dakar quand il a rencontré mon père adoptif. En vacance au Sénégal, il venait de se faire voler tous ses bagages et était complètement à la rue. Il a proposé de l’héberger le temps de régler la situation… Il est ensuite venu nous voir chaque année ».

Pas par simple reconnaissance. « Il est la personne la plus impressionnante que je ne rencontrerai jamais et est l’une des trois ou quatre personnes les plus érudites que j’ai connues dans ma vie », estime Fodé. Pas étonnant que Boubacar et Camille, professeur d’anglais de profession, se trouvent de profondes affinités. L’un musulman pratiquant, l’autre catholique, initialement destiné aux ordres, et tout deux intellectuellement avides de connaissances et de partage. « Il faisait parti de la famille, il y avait une sorte d’osmose qui fait que mon père n’a pas eu de mal à me confier à lui pour me donner la chance d’aller étudier en France. Les sages du quartier avaient même donné leur aval. « Je l’ai vécu tout à fait normalement, car on revenait chaque année, trois mois au Sénégal pour les vacances. »

« Sale nègre »

Ramener un petit Africain pour l’élever en France ! La famille bourgeoise de Camille, au mieux le prend pour un simple « loufoque », sinon pour « un provocateur ». Fodé n’est pas le bienvenu. Alors son père adoptif l’amène avec lui à Sablé, dans la Sarthe, où il travaille. En plein milieu rural. Là où personne n’a jamais vu de Noirs, sinon « dans Tarzan ou dans Daktari[[<1>Célèbre feuilleton des années 70 en France, qui mettait en vedette un vétérinaire blanc dans la brousse africaine, ndlr]] ». « ‘Sale nègre’, ‘négro’, ‘négrillon’, ou ‘mon père m’a dit que chez vous vous étiez tous cannibales’, j’ai pratiquement tout entendu », explique-t-il. Et tout vécu. Jusqu’aux personnes qui venaient lui frotter la peau pour voir si la couleur ne s’en allait pas et aux vieilles femmes qui se cachaient sur son passage. Mais il n’en prend pas ombrage pour autant. « Je n’ai jamais senti ça comme une agression, j’avais juste conscience de ma singularité. Ce n’était pas du racisme avec une volonté de nuire, c’était plutôt de l’ignorance. Passé cette étape, j’ai été complètement adopté par les gens et invité chaque week-end de ferme en ferme. Moi qui ne mangeait pas de porc, alors que c’était le royaume de la cochonnaille sur les tables, on allait même à mobylette m’acheter du steak », se souvient-il.

S’il est loin de son pays natal, il le garde toujours en lui. « J’ai dû envoyer mon premier mandat vers les 12 ans, l’équivalent de 100 francs de l’époque (15 euros), avec l’argent de poche que j’économisais pour envoyer à la famille. » Des sommes qui pouvaient représenter jusqu’au tiers des revenus de son père. Et qui ont grimpé de façon exponentielle. « J’ai même fini par envoyer mon père et ma mère à La Mecque », poursuit-il, avec un petit sourire et un brin de fierté dans la voix. Comme son père, Fodé développe lui aussi une solide conscience panafricaine. « C’était les années Bob Marley et mon père adoptif veillait à ce que j’ai une culture de toutes les questions relatives à la lutte des noirs. Le premier livre qu’il m’a offert, Dieu est noir[[<2>Dieu est noir : histoire, religion et théologie des Noirs américains, Bruno Chenu. Editions du Centurion, 1977]], était à ce titre révélateur. » Pas afro centriste pour autant, Sadio est aussi ancré dans la défense des opprimés et des défavorisés. Comme en témoigne son engagement à 14 ans au sein d’Amnesty International. « On m’avait dit qu’une simple lettre pouvait aider à libérer des prisonniers politiques. Alors, je me suis mis à passer mes week-end à écrire des lettres. Ça me paraissait une évidence. »

Une vie tournée vers les autres

« Pour moi, le moment le plus important de l’année était la préparation des grandes vacances. Je ramenais à chaque fois des malles de livres pour les personnes là-bas. Certes au niveau du pays ce n’était pas grand-chose, mais ça représentait beaucoup pour moi. ». Le problème se pose quand on commencera à le voir à la télévision avec S.O.S Racisme. On le croit forcément les poches bien pleines. Et les sollicitations pleuvent. Forcément. « Les gens ne comprennent pas toujours, mais j’ai toujours refusé de participer à faire venir en France des personnes dans des conditions indignes et qui ne savent pas vraiment pourquoi elles veulent venir. Ok pour donner un coup de pouce pour aider à trouver une université pour qu’un jeune puisse continuer sa formation en France ou pour aider une personne à venir se faire soigner en France, mais ça s’arrête là. Je n’encouragerai jamais les trafiquants en tout genre. J’essaie de faire à mon niveau de la prévention positive. » Il est ainsi fier d’avoir pris en charge les études de son frère Makhan, qui est retourné au pays pour être aujourd’hui directeur d’école dans la région de Tambacounda.

Pour l’enfant du pays tout va très vite s’accélérer pour le mener aux avant postes de la lutte pour les droits humains. 1984, création de l’association S.O.S Racisme. A sa tête : le charismatique Harlem Désir. « J’avais 21 ans, il symbolisait pour moi les idéaux que je défendais. Pour ma part je m’étais investi dans la vie syndicale estudiantine, auprès de l’UNEF-ID. En 1986, j’étais porte-parole de ma fac (Créteil, ndlr) pour la coordination nationale contre les lois Devaquet sur la réforme des universités. Par ailleurs j’étais devenu élu au Crous[[<3>Centre régional des oeuvres universitaires et scolaires ]] et je m’occupais des questions du logement étudiant et de celle des étudiants étrangers. C’est dans ce contexte que j’ai ensuite été repéré en 1988, par les personnes d’S.O.S. Mais j’admirais déjà les discours d’Isabelle Thomas et d’Harlem Désir ».

1992-1999 : les années S.O.S

Sa cause à lui au sein d’S.O.S sera la campagne Nelson Mandela. Il devient le Monsieur anti-apartheid du mouvement. Campagne de cartes postales, actions hebdomadaires devant l’ambassade d’Afrique du Sud à Paris. Il y met tout son cœur à l’ouvrage. Tant et si bien qu’il entre, deux ans plus tard, au bureau national d’S.O.S. Mais les violences urbaines de Vaux en Velin en 90 lui ouvrent les yeux sur le décalage du discours de l’association avec les jeunes de banlieue. « Un discours trop élitiste ». Alors avec Pierre N’Doh, Eric Montes et Malik Lounes, il crée l’Organisation des banlieues unies. Et pendant deux ans, ils oeuvrent à créer le premier syndicat des cités pour « aider les jeunes à finaliser leurs revendications et à se faire entendre des pouvoirs publics ».

Fort de toutes ces activités et de la fougue de ses 26 ans, c’est à l’unanimité qu’il est élu en 1992 à la tête d’S.O.S et succède à Harlem Désir. « Parmi 5 candidats », tient-il à préciser. Durant les années de son mandat, il retiendra des actions comme « Banlieues du monde », où une centaine de jeunes des banlieues françaises sont envoyés en Afrique pour des actions de développement. Il se souviendra par ailleurs de l’émotion ressentie avec la fin de l’Apartheid. Mais le plus marquant reste toutefois son voyage au Rwanda en 1994 avec Harlem Désir. En plein génocide. Contre l’avis de tous. « Le Rwanda est l’une des grandes ruptures de ma vie », dit-il avec une grande pudeur. Mais cela ne fera que renforcer son engagement « viscérale » pour tous « les combats de la mémoire » et contre tout révisionnisme de l’Histoire.

Le député européen et cabale anti Sylla

« Je suis parti de S.O.S parce qu’il faut savoir préparer une relève. Surtout pour un mouvement censé représenter la jeunesse. » Fodé[[<4>Il reste à ce jour le secrétaire général de la Fédération internationale de SOS-Racisme.]] laisse donc la main et les choses s’enchaînent directement. Le secrétaire général du parti communiste français, Robert Hue, crée une liste avec des communistes et des non communistes et le sollicite pour en faire parti. Il devient ainsi le premier français issu d’Afrique noire à entrer au parlement européen. Il y sera vice président de la délégation ACP/UE [[<5>Afrique Caraïbes Pacifique / Union Européenne.]]. Si la mission pour les élections au Kenya en 2002 se passe bien, celle du Togo « sera mal interprétée ». On l’accuse alors d’avoir cautionné la réélection de Gnassingbe Eyadema. « Je n’avais pas tous les tenants et les aboutissants de la situation, mais je pense avoir œuvré pour la paix, même si je reconnais mes erreurs en matière de comportement et de communication. », reconnaît-il. A Strasbourg, sa plus belle réussite reste, pour lui, d’avoir réussi à faire voter, en 2003 et à l’unanimité, la Charte des droits fondamentaux par le parlement européen. Un mandat difficile pour l’homme durant lequel il perdra tour à tour, sa fille (1999), son père adoptif (2001) et son père naturel (2004). Raison pour laquelle il ne se représentera pas.

La carrière politique de Fodé Sylla a bien failli s’achever en 2005 quand son arrestation pour une prétendue histoire de trafic de drogue fait les gros titres de la presse française. Deux jours de garde à vue, pour cette invraisemblable histoire. En fait, c’est un membre de la préfecture de police qui arrosait l’AFP de fausses informations reprises par toute la presse. Blanchi par la justice en janvier dernier, il a depuis porté plainte pour « diffusion de fausses nouvelles et violation du secret d’instruction ». « Ma maison est toujours ouverte aux gens, c’est comme ça que j’ai grandi. Il s’avère qu’une personne était liée à un trafic de stupéfiants et que la police pensait que j’étais mêlé à l’affaire. Une machination policière menée par une personne en particulier, issue d’un syndicat de police d’extrême droite, a voulu me briser. Mais la justice a naturellement fait son travail. Mais je n’avais rien à craindre puisque je n’avais tout simplement rien à me reprocher. »

Une carte au Mouvement des radicaux de gauche

« Malgré cette sombre histoire judiciaire, cela n’empêche pas d’être le conseiller de la 8ième femme la plus puissante du monde [[<6>Selon le classement Forbes des 100 femmes les plus puissantes du monde, ndlr]], Anne Lauvergeon, à Areva pour une mission sur la diversité », se réjouit-il. Et ses recommandations ont été entendues, notamment en matière d’embauche des jeunes issus des quartiers difficiles. Il s’occupe, par ailleurs, de l’égalité salariale homme/femme au sein de l’entreprise, ainsi que des questions sur l’insertion des handicapés.

Mais le nouveau Sylla est désormais politique. Pour la première fois de sa vie, il a décidé de prendre une carte de parti. Il a choisi d’entrer dans l’arène auprès du Mouvement des radicaux de gauche (MRG), le parti de Jean-Michel Baylet et de Christiane Taubirat. « Je ne me suis jamais engagé en politique, parce que je les ai vus agir et j’en suis revenu des appareils et des directions de partis, explique-t-il. Après 20 ans de militantisme, j’ai décidé de continuer à mener le combat au sein du MRG, parce que j’estime qu’il défend les mêmes valeurs d’humanisme, de diversité, de dialogue et de progrès social que moi. » Son credo n’a toujours pas bougé : être utile à l’Afrique, aux droits humains et aux autres. Il travaille aujourd’hui à avoir plus de poids pour peser d’autant plus dans la balance…