Flibustes africaines

Le dernier rapport du Bureau maritime international sur la piraterie n’épargne pas le continent. Quand ce ne sont pas les factions somaliennes qui attaquent les navires, ce sont des bandes organisées nigérianes qui pillent les cargaisons et violentent les équipages. Les compagnies d’assurance grognent, mais en dernière instance, c’est l’armateur qui paye l’addition.

22 juin 2002. Le Panagia Tinou, parti d’Ukraine pour rejoindre Vishakapatnam, en Inde, croise dans les eaux somaliennes. Il convoie un chargement de 21 000 tonnes d’engrais, l’équivalent de plusieurs millions de dollars. Un problème mécanique pousse le cargo à faire une halte au nord de la Somalie. Le lendemain, vers midi, c’est une horde de 25 hommes lourdement armés qui prend le navire d’assaut. Ils affirment faire partie des autorités militaires somaliennes et confisquent les passeports de tout l’équipage. Le Panagia est pris en otage. Les 23 marins philippins qui étaient à bord sont enfermés dans le mess des officiers. Les pirates demandent une rançon de 400 000 dollars au propriétaire du vaisseau, la Samios Shipping Company. Après trois semaines de négociations arbitrées par le Bureau maritime international (IMB), le Panagia recouvre enfin la liberté. Tout le monde est sain et sauf. Seul l’argent, une partie de l’équipement électrique et quelques talkies-walkies manquent à bord. L’aventure se termine presque bien… jusqu’à la prochaine fois.

 » Nous demandons aux bateaux d’être très prudents au large des côtes somaliennes et de ne pas accoster dans la corne de l’Afrique. Nous leur recommandons de naviguer à au moins 50 miles du littoral. Cette année, il y a encore eu 6 cas de piraterie recensés dans la région « , explique le capitaine Pottengal Mukundan, directeur de l’IMB. L’organisme, qui dépend de la Chambre de commerce internationale, vient de produire un rapport sur la piraterie dans le monde. Sur un total de 375 cas recensés l’année dernière, 77 ont eu lieu en Afrique. La Somalie arrive en tête, à la fois par le nombre d’occurrences et par l’efficacité des bandes qui y sévissent.  » On ne peut pas dire qu’il y ait l’équivalent d’un Barberousse somalien. Mais nous commençons à connaître les pirates qui agissent dans le secteur, alors que les bandits qui sévissent en Afrique de l’Ouest ne sont pas assez organisés pour que nous puissions les identifier.  » Mukundan préfère cependant pas divulguer de noms,  » pour des raisons de sécurité « .

Le cas somalien

Si la Samios Shipping Compagny avait refusé de payer, le navire aurait sans doute été maquillé et son chargement revendu. Le Panagia aurait tout aussi bien pu être coulé ou laissé à l’abandon. Le but des pirates n’est pas de détourner les navires, mais de toucher la rançon. L’équipage aurait été disséminé dans les villages de la côte somalienne, de telle sorte qu’il aurait été impossible à quiconque d’en retrouver la trace.  » Les bateaux de Dubaï ou du Yémen qui commercent avec Mogadiscio ont leur réseau. Ils sont protégés d’une façon ou d’une autre par les gangs locaux, ils ont des alliés dans la région. Sans cette protection, ce n’est pas la peine de prendre des risques inutiles dans la corne de l’Afrique « , commente encore Pottengal Mukundan.

Thomas Miller est l’une des plus grosses compagnies d’assurance maritime au monde. Elle couvre 20% du fret mondial. Ses contrats offrent des garanties en cas de vol ou d’attaque des passagers. Mais si le bateau est pris en otage, l’assurance accepte-t-elle de payer la rançon ? Sur cette question, la compagnie reste discrète… cela pourrait donner des idées à des gens mal intentionnés. Niger Carden, du département communication, se contente de préciser que les cas de piraterie représentent une portion infime des incidents maritimes.  » C’est infime par rapport aux accidents ou aux problèmes de pollution.  » Les cas de vols sont plus fréquents cependant. Et, là non plus, l’Afrique n’est pas épargnée.

Raids et pillages au Nigeria

Car si la prise d’otage est le procédé classique des bandes armées somaliennes, en Afrique de l’Ouest, c’est le raid qui a la faveur des pirates. Des bandes extrêmement bien armées abordent les navires.  » En 20-40 minutes, c’est réglé.  » Ils pillent tout ce qui peut avoir de la valeur à bord du bateau, terrorisent l’équipage. Les gangs les plus violents opèrent sur les côtes nigérianes. On y a recensé 14 raids cette année. Parmi les pays les plus exposés, on compte aussi le Cameroun (5 cas), le Gabon (7 cas) et le Ghana (5 cas). L’IMB a beau demander aux autorités locales de prendre des mesures, rien n’y fait.

Les compagnies d’assurance mènent leurs enquêtes, mais en dernière instance, c’est le propriétaire qui paye l’addition.  » Nous ne proposons pas de contrats plus chers à un navire qui s’aventure au Nigeria ou en Somalie, explique Nigel Carden, mais si un bateau se fait attaquer plusieurs fois, le prix de couverture augmente…  » A chacun d’évaluer les risques. Et au-delà des dégâts matériels, il est une chose que les assurances ne remboursent pas.  » Ils nous ont attaqués avec des mitrailleuses. L’équipage était complètement terrorisé « , se souvient Jonh Stathakis, de la Samios Shipping Company. Les mots lui manquent pour exprimer sa gratitude auprès du navire de guerre allemand qui a accepté d’escorter son bateau hors des eaux somaliennes. Les marins ont risqué leur vie pour une négligence technique. Même avec un trou dans la coque, de l’eau coulera sous les ponts avant qu’ils ne mouillent à nouveau les côtes de la corne africaine.