Fillon, Alliot-Marie et leurs vacances low cost

Voyages et séjours en Afrique du nord à prix cassés. Les généreux présents dont ont bénéficié les ministres français, François Fillon et Michèle Alliot-Marie, aux pays de Ben Ali et Moubarak, sont on ne peut plus encombrants à l’heure où les pouvoirs des deux autocrates sont renversés, pour l’un, et malmenés, pour l’autre, par les peuples tunisiens et égyptiens assoiffés de liberté et de mieux-être. Si leurs valeurs sont bien en deçà des diamants qu’avait offert en son temps l’empereur Bokassa au président Valéry Giscard d’Estaing, ils n’en demeurent pas moins d’inquiétants symboles.

Il aura bien du mal, ce soir, Nicolas Sarkozy, à justifier auprès de ses concitoyens les cadeaux dont son Premier ministre, François Fillon, et sa ministre des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, ont bénéficié en Egypte et en Tunisie pour la Noël. Le président de la République doit répondre aux questions d’un panel de Français sur TF1. Nul doute que, parmi elles, un certain nombre portera sur les vacances « low cost » de ses ministres. Dans une France frappée par la crise, où le gouvernement depuis trois ans explique qu’il faut se serrer la ceinture, faire des sacrifices en attendant la reprise, réhabiliter ses ministres dans l’opinion – un sondage BVA commandé par la chaîne LCI rapportait mercredi que 52% des Français souhaitait le départ de la chef de la diplomatie – sera on ne peut plus malaisé pour le chef de l’Etat. Il a d’ailleurs, hier, commencé à s’exprimer sur le sujet, conseillant aux membres du gouvernement de choisir dorénavant une destination française pour leurs vacances.

Les ministres de la République, eu égard à leurs prestigieuses fonctions, ont un certain nombre de droits, comme l’a rappelé l’Elysée hier. Mais droits ne signifie pas passe-droits. N’eussent été les indiscrétions du Canard enchaîné, les simples citoyens n’auraient pas été au courant des largesses dont ont bénéficié leurs représentants. Dans sa parution du 2 février, l’hebdomadaire satirique révélait que Michèle Alliot-Marie, accompagnée de ses parents et de son compagnon Patrick Ollier, ministre des Relations avec le Parlement, avait effectué lors de ses vacances de fin d’année le vol entre l’aéroport de Tunis et la station de Tabarka à bord d’un appareil de neuf places appartenant à Aziz Miled, un proche de la famille Ben Ali alors violemment contestée par la population. Une semaine plus tard, François Fillon, qui avait renouvelé sa confiance à sa ministre des Affaires étrangères, devançait d’un jour la parution du Canard enchaîné, en dévoilant lui-même qu’il avait été transporté et hébergé avec sa famille, pendant les vacances de Noël, par les autorités égyptiennes. Hôtel, visite du temple d’Assouan, sortie en bateau sur le Nil… aux frais d’Hosni Moubarak, président de trente ans, dont le régime autoritaire commençait à etre contesté.

Représentants de la Patrie des droits de l’homme

Pour se défendre face aux parlementaires de l’opposition qui exigeaient sa démission, Michèle Alliot-Marie a indiqué qu’Aziz Miled était un « ami », qui de surcroît n’était pas un obligé du clan Ben Ali, et pointé du doigt les passe-droits dont avaient bénéficié les socialistes lorsqu’ils étaient aux affaires. Elle a promis que, si on lui proposait à nouveau ce type de cadeaux, elle « n’accepterait évidemment pas ». Et s’agissant de l’escapade familiale du Premier ministre, des membres du gouvernement ont tenu à souligner que les autorités françaises avaient l’habitude de bien accueillir leurs hôtes de marque, et qu’il était donc compréhensible que ces derniers fassent de même en retour. En effet, François Fillon et Michèle Alliot Marie ne sont pas les seuls ministres à avoir bénéficié des largesses de chefs d’Etat, en particulier africains. Celles, par exemple, d’un certain Omar Bongo, ancien président du Gabon, sont même devenues proverbiales.

Les arguments des ministres français ont bien du mal à tenir debout face à ceux de l’éthique. Les représentants de l’Etat ont certes des privilèges, mais aussi des devoirs. Représentant un pays qui ne cesse de revendiquer son titre de « Patrie des droits de l’homme », utilisant quotidiennement dans leur communication en politique étrangère l’argument des droits humains, comment peuvent-ils accepter des présents des mains de ceux qui les bafouent ? Comment la France a-t-elle pu, à la veille de la fuite de Ben Ali, soutenir un régime liberticide et proposer, par la bouche de sa ministre des Affaires étrangères, d’apporter son assistance et son savoir-faire aux forces de répression tunisiennes ? La France, avec de tels égarements verbaux, aura bien du mal à regagner son crédit auprès des peuples africains. On pourrait croire être irrémédiablement entré dans une ère de cynisme et de stricte realpolitik, n’était le formidable élan démocratique porté par les populations de l’autre rive de la Méditerranée.