
Le coréen est la langue invitée du 80e Festival d’Avignon, organisé du 4 au 25 juillet 2026 sous la direction de Tiago Rodrigues. L’Afrique traverse pourtant la programmation de bout en bout, de l’Égypte d’Ahmed El Attar au Burkina Faso d’Étienne Minoungou, en passant par les dramaturgies de RDC, d’Algérie, du Togo, du Sénégal et du Burundi portées par le cycle de lectures de RFI. Moins affichée comme thème central, elle s’impose comme un territoire de mémoire et de circulation artistique.
Pour sa 80e édition, la 80e édition du Festival d’Avignono dirigée par Tiago Rodrigues a choisi le coréen comme langue invitée, après l’anglais, l’espagnol et l’arabe. Avec 47 spectacles et près de 300 rendez-vous, l’affiche mondiale regarde d’abord vers Séoul, jusqu’à la lecture-performance « Oiseau », qui réunit la Prix Nobel de littérature Han Kang et Isabelle Huppert dans la Cour d’honneur du Palais des papes. Mais un autre fil apparaît en parcourant le programme, celui du continent africain et de ses diasporas, présents par fragments dans certaines des propositions les plus politiques de l’été.
« Salma mon amour » : Ahmed El Attar sonde l’onde de choc du 7 octobre
L’un des rendez-vous les plus identifiables vient d’Égypte. Fidèle d’Avignon depuis « The Last Supper » en 2015, Ahmed El Attar a présenté « Salma mon amour » du 5 au 8 juillet à L’Autre Scène du Grand Avignon, à Vedène. La pièce, jouée en arabe surtitré, suit une riche famille cairote rattrapée par l’histoire après le 7 octobre 2023 lorsque le mariage du fils et d’une Américaine, censé sceller un accord commercial entre entreprises familiales, est suspendu, et les liens se fragilisent au sein même du foyer. Sans jamais montrer la guerre, le metteur en scène observe ses répercussions dans les espaces les plus intimes, là où se révèlent les rapports de pouvoir et les non-dits d’une société qui se croyait protégée du chaos régional.
Étienne Minoungou fait dialoguer Glissant et Sony Labou Tansi
Le conteur burkinabè Étienne Minoungou crée « L’Intraitable Beauté du monde » au jardin du musée Calvet, du 16 au 19 juillet. Le titre reprend celui de la lettre ouverte adressée par Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau à Barack Obama au lendemain de son élection. Sur scène, Minoungou fait se répondre la pensée du Tout-Monde du poète martiniquais et la parole prophétique du Congolais Sony Labou Tansi, dans un dispositif à mi-chemin entre la conférence et le stand-up. Il est accompagné de la saxophoniste danoise Katrine Suwalski et du poly-instrumentiste burkinabè Simon Winsé, le montage des textes de Glissant ayant été confié à l’écrivain sénégalais Felwine Sarr et la dramaturgie à Aristide Tarnagda. Le fondateur des Récréâtrales de Ouagadougou confirme la place prise par les artistes africains à Avignon : non plus seulement témoins d’une réalité locale, mais passeurs d’idées sur la décolonisation des imaginaires.
« Bâtir » : Salim Djaferi relie les cités françaises à l’histoire coloniale
L’Afrique est aussi présente par ses héritages coloniaux. Dans « Bâtir », présenté du 17 au 24 juillet au Théâtre Benoît-XII, Salim Djaferi part d’une exposition découverte aux Rencontres d’Arles, consacrée aux grands ensembles construits en Algérie dans les années 1950. Ces paysages de béton lui rappellent les cités de Seine-Saint-Denis où il a grandi. De ce trouble naît une enquête documentaire avec l’expansion des banlieues françaises prolonge-t-elle le projet colonial ? En croisant archives publiques, paroles d’habitants et récits familiaux, l’auteur de « Koulounisation » déplace la question algérienne vers le cœur des villes françaises. Créée en mai au Kunstenfestivaldesarts de Bruxelles, la pièce est coproduite, comme celle d’Ahmed El Attar, dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026 portée par l’Institut français.
Le cycle RFI, vitrine des dramaturgies d’Afrique et d’Haïti
La programmation réserve également une place importante aux écritures francophones du Sud avec « Ça va, ça va le monde ! », le cycle de lectures de RFI, dont la 14e édition se tient du 14 au 19 juillet au jardin du musée Calvet. Six textes inédits y sont lus chaque matin : « Clipping » du Congolais Israël Nzila, lauréat du prix RFI Théâtre 2025, « La décennie noire » du Franco-Algérien Yacine Benyacoub, « Les dieux tambourinent » de la Togolaise Jeannine Dissirama Bessoga, « Dof ! Perdre l’esprit » du Sénégalais Mamadou Sellou Diallo, « Reste » de la Burundaise Claudia Munyengabe et « Quel dernier grand conflit pour assouvir la haine entre les humains » du Haïtien Guy Régis Junior.
Guerre civile, héritage colonial, autoritarisme, poids du patriarcat, les dramaturgies choisies portent une actualité dure. Elles donnent surtout une scène à des auteurs rarement visibles dans les grands circuits européens du théâtre, avant une diffusion sur les antennes de RFI à partir du 25 juillet.
De Rébecca Chaillon à Benjamin Clementine, des présences diasporiques
Les diasporas complètent ce paysage. Trois ans après « Carte noire nommée désir », Rébecca Chaillon revient au cloître des Célestins avec « La Parabole du seum », du 4 au 12 juillet, une forme qui mêle performance et récit pour donner voix à celles et ceux que l’histoire officielle laisse de côté. Le 19 juillet, la Cour d’honneur du Palais des papes accueille pour un soir unique le concert « Sir Introvert and the Featherweights » de Benjamin Clementine, artiste britannique d’origine ghanéenne passé des couloirs du métro parisien aux plus grandes scènes internationales.
Dans le Off, la question des circulations entre l’Afrique et l’Europe
Le Festival Off, qui fête ses 60 ans aux mêmes dates, aborde de son côté les conditions concrètes de circulation des artistes. Les 11 et 12 juillet, le Village du Off consacre deux journées à l’international, entre ateliers dédiés à l’export et tables rondes. Le programme Wyppam accueille pour sa troisième édition plus de quatre-vingts jeunes professionnels du spectacle vivant, venus en majorité des pays méditerranéens, dont l’Algérie, le Maroc et la Tunisie, tandis que le dispositif Off’Grants soutient quatorze structures artistiques originaires de douze pays. Derrière ces mécanismes se joue une histoire que connaissent bien les créateurs du continent avec les visas, coût des déplacements et accès inégal aux réseaux culturels.
Placée « sous le drapeau des questions », cette 80e édition n’a donc pas fait de l’Afrique son invitée officielle. Les créations d’El Attar, de Minoungou et de Djaferi, comme les lectures du cycle RFI, montrent pourtant que plusieurs des interrogations les plus urgentes du festival viennent du continent et de ses diasporas.




