Fawzi Mellah, El clandestino

L’écrivain-journaliste tunisien, Fawzi Mellah, a suivi le périple d’un groupe d’immigrés clandestins vers l’Europe. Des centaines de personnes se noient, chaque année, en tentant de traverser la Méditerranée à partir des côtes nord-africaines. Gagner l’Europe à tout prix. C’est lui qui parle.

Tout a commencé au consulat belge à Tunis. Les services ont refusé de me délivrer un visa.  » Vous étiez l’année dernière en Europe, vous ne croyez pas que c’est suffisant ? « , me dit la fonctionnaire. Suffisant pour qui ? J’étais invité pour un débat par la Radio télévision belge (RTBF). Je me suis dit que si on me refusait à moi le visa, qu’en est-il pour les jeunes paumés tunisiens ?

L’idée du voyage est née en discutant avec le rédacteur en chef du  » Journal de Genève « . Pourquoi ne pas démontrer à ces fonctionnaires que je pouvais venir à Bruxelles illégalement ? L’Europe se ferme pour rassurer ses enfants. Les autres crient famine. Ils cognent à défoncer les barricades du paradis. Bruxelles sans visa, c’est très possible. L’Europe de Schengen a le visage de la fonctionnaire belge.

Au lieu de prendre l’avion, j’ai décidé de prendre une barque de pêche. C’est plus cher et plus risqué. Sans gilet de sauvetage. Entre Tunis et l’Italie, il y a la Méditerranée.  » Cette vieille pute qui joue la farouche. Il faut juste savoir la sauter « ,me dira un compagnon de galère. Un saut de quarante kilomètres. J’ai commencé à prendre des contacts pour une traversée clandestine.

Partir. Un mois pour trouver un réseau fiable. Il paraît qu’à Tanger, cela prend un après-midi. Un patron d’un rafiot bricolé accepta de me prendre à bord pour 4 000 FF. Cent francs le kilomètre. Entre les passeurs et les différents intermédiaires, le voyage m’a coûté 12 000 FF. Le prix d’une croisière en première classe. J’avais les moyens ; mon journal payait tous les frais. Ce n’est pas le cas pour les cinq Maghrébins et le Malien, mes frères d’infortune. La plupart se sont endettés. Les familles se sont cotisées pour offrir à l’un des leurs la traversée vers l’eden. Les usuriers se frottent les mains. L’année écoulée, il faut rembourser au double la somme prêtée.

J’ai transpiré ma race

En mer, il faut savoir nager. Etre jeune et fort. Surtout pas malade. Les chalutiers doivent faire face aux houles et aux vedettes de la police. Et aux avaries. Il faisait nuit. Parler à voix basse. Les langues se délient. J’étais le plus vieux. Ils sont tous jeunes : entre 25 et 30 ans. Bac +4 et plus. Comme cet Algérien de 30 ans avec son doctorat en poche. Il n’a aucune idée de ce qu’il ferait en Europe. Pas de pays de préférence. La France ferme ses frontières, il y a l’Italie.  » La  » Botte  » durcit ses lois sur l’immigration, il reste la Hollande. Les autorités bataves deviennent inflexibles, l’Espagne… « . A l’infini. On veut une part du soleil. Plutôt de rêve, de gâteau, le soleil, on s’en fout ! Vos vitrines sont belles !

Hchouma (la honte) ! Tous ont peur de se faire prendre. Comment rembourser ? Que dire à sa famille ? Comment revenir sur un échec ? Tous transpiraient leur race ! Au propre et au figuré. Ils avaient peur, une trouille bleue des flics. Je suis vieux, nous n’avons pas le même langage.

Pantelleria, petit matin. Nous sommes sur une petite île italienne, en Europe ! Huit bateaux sur dix arrivent à passer. Les deux autres passeront aux journaux de 20 heures.

Le voyage s’achève presque pour moi. Il commence pour les autres. Des frontières à traverser (je l’ai fait), un toit pour dormir, des sous pour manger. Travailler pour avoir des sous. Se cacher des képis. De tous les képis. A l’infini. Clandestins pour toujours. Que reste-t-il du rêve ? Et du nouveau cauchemar ?