Fatoumata Diawara : Karaba ou le combat d’une femme

En plein « boom » des comédies musicales qui semblent se multiplier sur les scènes françaises, Kirikou et Karaba fait figure d’exception à la règle. Elle a pour objectif d’émerveiller petits et grands, tout en sensibilisant les spectateurs à des problématiques plus dures et plus profondes. La chanteuse, danseuse et comédienne malienne Fatoumata Diawara y joue le rôle de Karaba, la sorcière. Interview.

La comédie musicale Kirikou et Karaba, inspirée du conte Kirikou et la Sorcière de Michel Ocelot s’est jouée cet hiver à guichets fermés sur la scène du Casino de Paris. En tournée à travers toute la France jusqu’en juin 2008, le spectacle continue de créer l’événement, prolongeant un succès déjà bien assis sur la réhabilitation de valeurs ancestrales, sur fond de décors colorés, de musiques vives et universelles. Intriguant, fascinant, le personnage de la sorcière est bien le plus ambivalent de tous. Pour les plus jeunes, Karaba déchaîne simplement ses foudres sur les villageois innocents. Les adultes quant à eux, décèleront en elle les affres d’un passé douloureux, dramatique, qui en font l’anti-héroïne du spectacle. Pour tous, Fatoumata Diawara défend haut la main « sa » sorcière, rôle qui marque le tournant d’une carrière tout en combats.

Afrik.com : Véritable hymne à l’Afrique, le spectacle Kirikou et Karaba est-il une sorte de retour aux sources, à vos racines ?

Fatoumata Diawara :
Ce spectacle est un hommage à mes racines, car il s’agit d’une grande première : un spectacle 100% noir, où les acteurs de couleur ne sont pas uniquement sollicités pour les rôles de danseurs, de serviteurs… ça n’a jamais existé, et c’est une fierté pour nous de contribuer à ce changement et de faire partie de cette aventure. Cette comédie musicale nous donne de l’espoir. C’est une vraie rupture, une cassure avec les clichés. Quand je joue Karaba, je joue une femme, non une femme noire. Avec ce personnage, j’oublie ma couleur et j’adresse un message universel à toutes les femmes qui souffrent car ça, ça n’a pas de couleur.

Afrik.com : Subtil mélange de haine et de souffrance, Karaba est définie par Michel Ocelot comme « diabolique et superbe ». N’est-elle pas le symbole de la complexité féminine ?

Fatoumata Diawara :
Effectivement, quand j’ai commencé à rentrer dans le personnage de Karaba, je souffrais d’interpréter cette sorcière et tout ce qu’elle représentait de méchant. Puis Michel [Ocelot] m’a expliqué qu’elle avait été violée – ce que je n’avais pas compris en voyant le film– et j’ai joué cet arrachement, cet abandon. L’épine qu’elle a dans le dos est empoisonnée, elle représente tout le venin de sa douleur. En Afrique, de nombreuses femmes vivent le viol et les mauvais traitements et se taisent. Par Karaba, j’ai compris ce qu’une femme peut endurer au point de vouloir faire souffrir tous les hommes. Elle est l’exemple qui montre qu’il faut apprendre à vivre avec cette blessure qui sera toujours en toi. En cela, le spectacle comporte beaucoup de messages, de poésie, de métaphores qu’on ne perçoit pas immédiatement mais qui, à la longue, ont changé ma vision du monde.

Afrik.com : Ce n’est donc pas un rôle de pure composition… Vous y mettez beaucoup de vous-même ?

Fatoumata Diawara :
J’y mets énormément de mon vécu. Depuis mon premier rôle à 14 ans (dans le film La Genèse, de Cheick Oumar Sissoko) où j’interprétais une jeune fille qui se fait violer et qui devient folle, je me bats beaucoup pour défendre mes personnages. Je me reconnais à chaque fois dans les femmes que j’interprète. La meilleure façon de les défendre, c’est d’aller chercher au plus profond de moi-même, dans la douleur de mon enfance, dans le fait que je n’ai pas grandi avec ma famille… Karaba, je suis allée la puiser au fond de moi-même, car elle est le symbole de la femme qui souffre.

Afrik.com : Quel regard portez-vous sur la situation de la femme en Afrique ? Vous en parlez dans vos chansons…

Fatoumata Diawara :
C’est au centre de mes chansons. Mais les amis qui m’écoutent ont remarqué qu’inconsciemment, je parlais encore plus de l’enfance. La mienne ayant été assez spéciale, je pense que je défends malgré moi l’éducation, et la communication qu’il doit y avoir entre les parents et les enfants. Ils sont notre avenir, le futur de cette Afrique. Et les femmes dont je parle, ce sont des mères. En fait, si je défends la femme, c’est naturellement puisque j’en suis une. Une femme qui parle et critique la société malienne et au-delà, l’Afrique toute entière, qui célèbre l’enfance, oui, quelque part je parle toujours de la femme, car tout arrive par elle.

Afrik.com : D’origine malienne, vous avez eu un parcours remarquablement international. Ce rayonnement mondial est-il une forme d’émancipation ?

Fatoumata Diawara :
C’est incroyable ! Ce monde est tellement différent, je remercie la vie de m’avoir permis de le parcourir. Je ne dis pas que j’ai tout vécu à 26 ans, j’ai des tas de choses à apprendre encore et je n’attends que ça, mais je remercie déjà le bon Dieu pour toutes les personnes et tous les personnages que j’ai croisés depuis mes 14 ans. Quand j’ai chanté avec Dee Dee Bridgewater par exemple, elle m’a énormément apporté, elle a contribué à me libérer. J’ai une soif d’apprendre et grâce à tous ces gens-là, en effet, je me suis émancipée et je continuerai encore, et encore à rencontrer et à partager.

Afrik.com : Avez-vous été amenée à travailler avec les artistes qui ont chanté sur la bande-son des films de Kirikou, notamment Rokia Traoré ou Youssou N’Dour ?

Fatoumata Diawara :
Je connais bien Rokia, ma « sœur », et Youssou N’Dour très bien aussi, mais on ne s’est pas rencontrés sur ce projet. On a travaillé séparément, ce qui est peut être dommage car artistiquement ce sont mes modèles, musicalement ils sont mes aînés et je les respecte énormément. Je me retrouve dans leur travail, je les suis, je partage leurs valeurs. Un énorme respect et beaucoup d’amour…

Afrik.com : Entre vos concerts solo à l’Opus ou au Satellit Café et la tournée en province de Kirikou qui continue, avez-vous le temps de former des projets pour la suite ?

Fatoumata Diawara :
Je prépare actuellement des films – dont je n’ai pas encore le droit de citer les noms– et surtout, je mets beaucoup d’énergie sur mon nouvel album. J’aimerais le sortir prochainement et je cherche un producteur et une maison de disques. J’ai vraiment envie de développer une carrière solo. J’attends, une fois encore, beaucoup des gens, des rencontres que je ferai.

Afrik.com : Artiste déjà complète à 26 ans, vous reste-t-il des rêves ?

Fatoumata Diawara :
Aujourd’hui, je souhaite plus que tout sortir un album et pouvoir vivre de mon métier. Pouvoir chanter, jouer, danser, sans être obligée de faire d’autres choses à côté, et faire ça toute ma vie. La seule chose que je redoute, c’est de ne plus pouvoir chanter un jour… Ma vie c’est donner du plaisir aux autres, c’est rencontrer un public…et c’est sortir mon album, vite !

Afrik.com : Pourriez-vous nous définir Fatoumata en trois mots ?

Fatoumata Diawara :
C’est difficile, mais en même temps c’est simple! Je dirais le partage, l’art et les rencontres.

Consulter:

 Le Myspace de Fatoumata Diawara

 Le site du spectacle Kirikou et Karaba

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