« Il va pleuvoir sur Conakry » : une jeunesse africaine en révolte

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Le premier long métrage de Cheick Fantamady Camara est sorti sur les écrans français ce mercredi. Un brin idéaliste, la fiction du cinéaste guinéen n’en garde pas moins son acuité sur la construction identitaire d’une jeunesse africaine vivant sur un continent soumis aux caprices du monde et qui peine parfois à se retrouver. Explications de Cheick Fantamady Camara.

Bangali, alias BB, (Alexandre Ogou) est caricaturiste dans un quotidien à Conakry, la capitale guinéenne, à l’insu de son père Karamo( (admirablement interprété par Moussa Keïta), imam respecté de la ville. Sa relation avec Kesso (Tella Kpomahou), une informaticienne, est vue d’un très mauvais œil par sa famille qui compte sur lui pour reprendre la charge spirituelle qui pèse sur sa lignée. Partagé entre sa fidélité aux traditions familiales et le désir de vivre son amour, BB s’engage dans un combat semé d’embûches. Le climat socio-politique délétère ne lui facilite pas la tâche. Les chefs religieux sont utilisés comme le bras armé d’un pouvoir corrompu et corrupteur.
La dernière œuvre de Cheick Fantamady Camara séduit par sa retranscription du malaise de nombreux jeunes Africains perdus au carrefour de la tradition et de la modernité. Le réalisateur guinéen raconte l’aventure toujours ambigüe d’une jeunesse tiraillée qui doit souvent son salut à l’art, sinon à la musique. Elle tient une place prépondérante dans cette fiction au travers d’une très belle bande originale. On y découvre un pays, des hommes et des femmes qui essaient, tant bien que mal, de se mettre au diapason d’un monde en mutation, tout en tentant d’assumer leur identité d’Africain et les nombreuses contradictions qu’elle suppose.
Tourné en 2005, Il va pleuvoir sur Conakry a été diffusé pour la première fois en janvier 2007 à Paris. Depuis, il a fait le tour du monde en passant par le Fespaco où il a été salué par le Prix du public RFI. Le film a reçu la semaine dernière son 11e prix au festival Vues d’Afrique qui s’est tenu au Canada.

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Afrik.com : Vous parlez des abus du pouvoir politique et religieux, qui peuvent même rentrer en connivence pour soumettre le peuple dans Il va pleuvoir sur Conakry. Mais aussi du poids des traditions rétrogrades et de conflits générationnels. Cette dernière thématique est très récurrente dans le cinéma, notamment celui d’Afrique de l’Ouest. C’est une problématique à laquelle le cinéaste africain peut échapper ?

Cheick Fantamady Camara :
Les cinéastes africains ne parlent pas que de cela. Ils abordent de nombreux autres thèmes. Dans ce film, je parle aussi d’amour, du quotidien de la jeunesse dans mon pays…La récurrence de cette thématique tient du fait que ces problèmes existent et persistent. Il n’est pas uniquement traité par le cinéma d’Afrique noire. Il en est aussi question dans le cinéma maghrébin. Nous sommes issus de sociétés qui sont têtues. Les traditions, la religion sont devenus un moyen pervers d’oppresser et d’asservir les populations. Les politiques profitent de tout ce qui peut leur être utile pour étendre leur influence. La religion y contribue largement aujourd’hui. C’est ce qui pousse les jeunes à se révolter afin de dénoncer cette situation.

Afrik.com : La religion qui sert de prétexte à toutes sortes d’actions plus ou moins inavouables, c’est un thème très actuel…

Cheick Fantamady Camara :
Je pense à une chanson d’Alpha Blondy qui dit « les enfants de Dieu tuent au nom de Dieu ». Je me demande si l’on ne devrait pas redéfinir la notion de Dieu en Afrique. Depuis que le christianisme ou l’islam ont fait irruption sur le continent, que nous ont-ils apporté ? Ils n’ont créé que des fanatiques qui se laissent mourir de faim, des paresseux, des escrocs et des manipulateurs. C’est à la jeunesse africaine de retrouver son identité, y compris son identité religieuse, de sortir de ce carcan dans lequel les Africains sont depuis la colonisation.

Afrik.com : Nos traditions nous desservent également comme vous le montrez dans Il va pleuvoir sur Conakry ?

Cheick Fantamady Camara :
Les traditions qui sont les nôtres n’ont pas évolué depuis des siècles. Avec l’arrivée du christianisme et de l’islam, les Africains rejettent même leurs propres traditions. Dominés par les étrangers, nous n’avons pas pu progressé dans nos propres pratiques. Encore que dans le film, je ne parle que de l’impact de nos propres traditions…

Afrik.com : Vous parlez aussi de syncrétisme religieux car tout imam qu’il est, le père de BB s’en remet à la féticheuse du village et à un canari qui se transmet dans sa famille de père en fils ?

Cheick Fantamady Camara :
Qu’il soit chrétien ou musulman, l’Africain reste attaché à des pratiques animistes parce que ce sont-elles qui constituent notre vraie religion. Ma force réside dans le fait que je me sois affranchi de tout cela. Je ne suis ni chrétien ni musulman, ni mauvais animiste.

Afrik.com : Selon vous, l’Africain a été aussi perturbé dans son développement spirituel par la colonisation et autre assimilation culturelle ?

Cheick Fantamady Camara :
On ne sait plus où on est. C’est aux jeunes de rechercher leur véritable spiritualité, de retrouver ces véritables repères. Deux choses, selon moi, définissent l’identité. La spiritualité qui permet de communiquer avec la nature et la langue qui permet de communiquer avec ses semblables. Il faut que les Noirs se débarrassent de leurs complexes. Un Noir doit pouvoir regarder un Blanc en face.

Afrik.com : La question de l’identité semble vous tarauder. Comment vous est venue l’idée de ce film ?

Cheick Fantamady Camara :
Cette question de l’identité du Noir m’habite depuis très longtemps et m’a envahi tout entier depuis que j’ai vu Racines. Je pense à Il va pleuvoir sur Conakry depuis plus de 20 ans. C’est un film qui a toujours été en moi et qui a fini par exploser quand j’ai rencontré, en 2001, une productrice française qui cherchait un réalisateur africain qui travaillerait sur la naissance et sa perception dans une société africaine. Je n’ai finalement pas travaillé avec elle mais le film est là.

Afrik.com : En même temps, votre film reste très positif parce qu’il essaie de faire des ponts…

Cheick Fantamady Camara :
Je voulais avant tout montrer toutes les épreuves auxquelles ont été confrontés BB et Kesso pour vivre leur amour. En les surmontant, ils ont également gagné leur liberté.

Afrik.com : La musique est dans ce film le moyen pour les jeunes Guinéens de s’exprimer et de se libérer. La BO est particulièrement belle et on y découvre une talentueuse jeune femme. De qui s’agit-il ?

Cheick Fantamady Camara :
Fatoumata Diawara (elle a tenu le premier rôle dans L’Opéra du Sahel crée en 2006 ndlr) est une artiste malienne qui est en tournée actuellement en France. Elle est extraordinaire et elle a endossé récemment le rôle de la sorcière Karaba dans la comédie musicale Kirikou & Karaba. Elle est accompagnée par quatre rappeuses guinéennes. Nous avions enregistré énormément de sons pour ce film. Nous n’avons pas pu tous les intégrer mais ils le seront en bonus sur le DVD.

Afrik.com : Vous êtes Guinéen. Comment se porte le cinéma dans votre pays ?

Cheick Fantamady Camara :
Il est à l’image du cinéma africain qui n’est pas toujours au mieux de sa forme. Ce qui est certain, c’est qu’en Guinée, la jeunesse est très active dans le Septième art grâce à la vidéo. Ces talents, assez prometteurs, n’ont besoin que de formation pour contribuer à l’émergence d’une industrie cinématographique. Nous les aidons à notre manière en essayant d’ouvrir des petites salles de cinéma parce que la vidéo ne suffit pas. Nous voulons que les gens sortent de chez eux pour aller voir des films dans des salles.

Afrik.com : Il y a encore des salles de cinéma à Conakry ?

Cheick Fantamady Camara :
Non. Je viens néanmoins d’apprendre que l’une d’elles rouvrira le 1er mai . Autrement, c’est le centre culturel français de Conakry qui diffuse des films. Ce qui est assez paradoxal car en dépit des reproches qu’on leur fait, sans eux il n’y aurait rien. Nos roitelets, avides de pouvoir et d’argent, sont incapables de se pencher sur ces questions. C’est au-delà de la honte !

Afrik.com : Chaque fois qu’une de vos œuvres est présentée au Fespaco, vous êtes récompensé. En 2001, Konorofili est reparti avec le Prix du Jury, Bé Kunko y a obtenu le Poulain d’argent en 2005. Il va pleuvoir à Conakry y a été distingué en 2007 par le Prix du public RFI. A 38 ans, que vous ont apporté toutes ces distinctions dans votre carrière ?

Cheick Fantamady Camara :
Quand on est récompensé, ça vous redonne confiance. C’est la reconnaissance de son travail et ça ne peut que vous faire avancer. C’est très gratifiant d’être distingué au Fespaco, l’un des plus importants festivals de cinéma en Afrique.

Afrik.com : De nombreux films africains y sont récompensés, de même qu’a travers le monde. Mais ces films ne sont quasiment jamais vus par les principaux concernés. Ils le sont souvent en France où ils sont souvent mal distribués. Comment vivez-vous cette situation ?

Cheick Fantamady Camara :
On vit très mal cette situation. Nous n’avons pas de salles comme je vous le disais tantôt. Un film doit être vu en salle. Nos dirigeants n’ont pas compris l’importance de l’image. Ils n’ont à cœur que de montrer la leur sur les chaînes de télévision nationales. Ils ne savent pas que celle d’un pays passe par la culture. Regardez nos ambassades à travers le monde, rares sont celles qui vous mettent à l’aise. L’Afrique a préféré confié la gestion de son image à l’étranger, à des étrangers, à la France pour ne citer que cet exemple. C’est pourquoi elle se retrouve réduite à des clichés.

Afrik.com : La France qui finance de nombreux films africains…

Cheick Fantamady Camara :
C’est bien ce que je dis. Elle investit certes, mais on ne peut pas traiter un mendiant comme ses propres enfants. Nos leaders n’ont pas compris que l’art est une industrie qui génère de la richesse. Il n’y a qu’à voir Hollywood pour s’en convaincre.

Afrik.com : Quand le film sera-t-il diffusé en Guinée ?

Cheick Fantamady Camara :
J’ai contacté le centre culturel français qui n’est équipé que d’un matériel DV. Nous allons entreprendre des démarches pour nous procurer un lecteur bêta ou le louer à la télévision guinéenne pour que le public guinéen jouisse d’une projection en bonne et due forme.

 Il va pleuvoir sur Conakry de film de Cheick Fantamady Camara, 1h53mn
Avec Alexandre Ogou, Tella Kpomahou, Moussa Keïta, Fatoumata Diawara

Sortie française : 30 avril

Salles : Espace Saint-Michel et Lucernaire