Fatou, reine des cacahuètes

Comme un certain nombre de vendeuses de cacahuètes à Nouakchott, Fatou est sénégalaise. De Mauritanie, cette femme de 50 ans fait vivre ses sept enfants restés à Dakar. Malgré le travail fatigant et peu rémunérateur, Fatou garde le sourire.

Elle est assise sur une pierre en face de la supérette Bana-Blanc, sur l’avenue Charles-de-Gaulle. Concentrée, un grand sac en papier sur les genoux, elle y puise des poignées d’arachides, les trie avec dextérité et confectionne en un tour de main des petits sachets de cacahuètes. Elle les dispose consciencieusement dans un saladier à larges bords. Fatou a dépassé la cinquantaine et sur son visage marqué par la vie et l’âge, on lit surtout de l’espièglerie. Elle règne sur son coin de trottoir ombragé, lançant quelques mots à la jeune fille qui vend de la menthe fraîche à deux mètres d’elle, défendant sa marchandise mais se laissant souvent attendrir par les mimiques des enfants qui glanent quelques cacahuètes gratuites.

Comme beaucoup de vendeuses de cacahuètes de Nouakchott, Fatou est sénégalaise. Venue chercher du travail en Mauritanie, elle a laissé ses sept enfants à Dakar.  » Ça fait un an que je vis ici et que je ne suis pas revenue dans mon pays. Mes enfants me manquent mais je suis bien obligée de rester ici pour gagner de l’argent car eux ne trouvent pas de travail.  » Fatou met donc chaque mois des ouguiyas de côté et les envoie à ses quatre filles, dont la plus âgée a 30 ans, et ses trois garçons, dont le plus jeune à une douzaine d’années… Mais le travail est éreintant et ne rapporte pas beaucoup.  » Je ne peux pas dire exactement… parfois je gagne 1 000 ouguiyas par jour, parfois 2 000 (entre 5 et 10 euros). Je ne suis contente que quand je réussis à vendre toute ma réserve du jour mais c’est rare.  »

Toute seule

Fatou achète ses cacahuètes en gros. Dans la chambre qu’elle partage avec d’autres vendeuses,  » très loin du centre-ville, je ne sais même pas le nom de la rue… « , elle en enrobe une partie de sucre. Elle vendra les gros paquets de ces arachides croquantes au léger goût de caramel, 200 ouiguiya (à peine 1 euros).  » Mais les gens n’achètent jamais de gros paquets !  » se plaint-elle. Ainsi, elle est obligée de conditionner des sachets à 100 ouguiyas, à 50, à 25 et même à 10… des sachets pour paume d’enfant.

De 6h à 21 heures, Fatou interpelle les clients potentiels avec une égale bonne humeur. Aux alentours de 9h30, Félicien l’Ivoirien lui achètera pour 100 ouguiya d’arachides simples, les plus demandées.  » Je viens toujours la voir « , avoue-t-il en riant,  » parce que c’est très bon chez elle !  » Timide sourire de Fatou. Les enfants eux, papillonnent autour d’elle, lançant des piécettes et prenant furtivement leur petit paquet, objet de convoitise pour ceux qui n’ont pas les moyens de s’en payer un. Elle discute avec eux dans un arabe rudimentaire, qu’elle a appris, comme son français basique, sur le tas.  » Je n’ai jamais été à l’école, le français, je l’ai appris toute seule. Je me suis toujours débrouillée seule.  » Et pas que pour les langues.

Fatou bis

Mariée deux fois, ses deux maris sont morts. On ne saura pas de quoi mais on sent un vague à l’âme étreindre la frêle quinquagénaire. C’est donc quasiment sans soutien qu’elle a élevé ses enfants, trimant déjà sur les marchés dakarois.  » Ah bonjour, ça va ? Et les affaires ?  » Une autre vendeuse sort Fatou de ses pensées. Elle porte son saladier de cacahuètes sur la tête, elle est sénégalaise et s’appelle… Fatou ! Femme robuste et jeune venant d’un petit village de brousse au nord de Dakar, elle vend ses arachides en marchant dans le quartier.  » C’est vraiment fatiguant !  » Ses formes débordent d’une tunique en voile griffée Chanel. Elle est venue s’enquérir auprès de sa compatriote de l’état du marché.  » Pas terrible aujourd’hui…  »

Fatou continue, pourtant, à remplir ses petits sachets. A la fin du mois, elle retrouvera enfin ses enfants et ses yeux brillent à l’idée de retourner au Sénégal. Pour le moment, elle s’apprête elle aussi à partir à la chasse aux clients. C’est vers 12h30 qu’elle fait son tour du quartier. Pas longtemps, juste de quoi vendre quelques cacahuètes…