Fantômes algériens

Le dernier documentaire de Jean-Pierre Lledo, Algérie, mes fantômes, est présenté cette semaine à la Biennale des cinémas arabes à Paris. Une belle occasion de découvrir ce film émouvant qui explore l’histoire commune et souvent douloureuse de la France et de l’Algérie. Et s’interroge sur l’exil.

Qu’est-ce-que la nostalgie ? C’est sur cette question que s’ouvre le très beau et très profond documentaire de Jean-Pierre Lledo, Algérie, mes fantômes. C’est donc de nostalgie dont il est question dans le film mais pas seulement. Le documentariste algérien, vivant en France depuis 1993, est parti à la recherche de ce qu’il appelle ses « fantômes ». En 1998, il vient d’avoir 50 ans et vit « l’effroi de l’exil ». « Mais derrière cet effroi, qui avait-il ? » se demande Lldeo. La réponse, il va la chercher sur les routes de France, pays qu’il sillonne pour présenter ses œuvres. Au fil des villes et des rencontres, il se replonge dans une histoire « taboue en Algérie et muette en France » : la guerre d’Indépendance et le départ des Européens d’Algérie.

Jean-Pierre Lledo commence (inconsciemment ?) à filmer un 19 mars. Ce jour-là, il croise un cortège d’anciens combattants de la guerre d’Algérie. Premier signe… Poursuivant son introspection cinématographique, il se rend compte qu’il n’est pas le seul à cauchemarder sur ses « fantômes ». Il découvre qu’un « spectre hante toujours la France : la guerre d’Algérie. (…) Dans chaque ville, il y a un homme de 60 ans qui veut me parler… ». A Bayonne, ce sera un ancien appelé qui affirme : « J’ai torturé. La torture, c’était la réalité. On appelait ça le deuxième bureau ». A Grenoble, un fils d’agriculteur pied-noir qui « crie son droit à la terre algérienne ».

100% algérien

Jean-Pierre Lledo retrouve des membres de sa famille. Comme Vincent, le cousin de son père, ancien cheminot à Oran, qui ne peut contenir ses larmes en repensant à sa vie là-bas. Qui dit être « 100% algérien » et ne pas se sentir chez lui en France. Le réalisateur va aussi à la rencontre des nostalgiques de l’OAS (Organisation Armée Secrète) et interview Jacques Ohl, fils de légionnaire et ancien parachutiste. L’armée française n’a pas torturé pour le plaisir. La « pression », c’était de la prévention. Le discours est rôdé. Pas de honte, pas d’excuse. « J’assume. »

La violence, physique et psychologique, affleure lorsqu’un fantôme harki apparaît à Poitiers. Lorsque Lledo retrouve un journaliste algérien exilé, dont les islamistes ont criblé le corps de balles (six, dont quatre à bout portant). Ou lorsqu’il écoute Yvette Teurlait, qui n’a pas hésité à plonger dans la Seine pour porter secours aux victimes de la répression de la manifestation d’octobre 1961 pendant laquelle des centaines d’Algériens ont été jetés dans le fleuve. Et qui frissonne aujourd’hui quand une sirène de police retentit.

Les deux drapeaux côte à côte

Mais il y a aussi des moments d’humour qui brillent comme des pépites. Instants volés de malice irrésistible lorsqu’il va voir les anciens amis de son père à Marseille. Un couple vieillissant de militants FLN (Front de Libération Nationale). Lui est peu bavard, elle a la langue bien pendue. « Les Européens d’Algérie et les Musulmans, ce sont les mêmes machos ! » Ce qui ressort de ce documentaire émouvant, c’est bien que « dans la patrie des fantômes, chacun a le sien »…

Le film se termine sur la fête black-blanc-beur couronnant la victoire de la France à la Coupe du Monde de foot en 1998. Deux jeunes sont côte à côte et agitent les drapeaux français et algérien. « Seul un jeune de cette génération peut faire ce geste-là. Un geste qui allait rester dans la gorge de tous les nationalistes et fondamentalistes. Qu’ils étouffent ! Mes fantômes pouvaient repartir vers leur patrie. Et moi, quand pourrais-je rentrer dans la mienne ? »

Lire aussi :

Le rêve algérien.

7ème Biennale des cinémas arabes à Paris

 du 26 juin au 6 juillet 2004 à l’Institut du monde arabe
1, rue des Fossés-Saint-Bernard / Place Mohammed V – 75005 Paris

 du 27 juin au 3 juillet au cinéma Grand Action
5, rue des Ecoles – 75005 Paris

 du 30 juin au 6 juillet à l’Espace Saint-Michel
7, bd Saint-Michel – 75005 Paris

 du 26 juin au 3 juillet à Marseille (en salles en plein air) en collaboration avec l’Association Aflam