Fanny Pigeaud : « Gbagbo voulait un rapport d’égal à égal avec la France, mais c’était inconcevable pour Paris »

Dans son livre « France Côte d’Ivoire, une histoire tronquée », aux éditions Vents D’ailleurs, la journaliste française Fanny Pigeaud nous plonge au cœur de la crise ivoirienne pour dit-elle, rétablir la vérité sur ce qui s’est réellement passé durant cette page sombre de l’histoire de ce pays d’Afrique de l’Ouest. En se basant sur de nombreux documents et en interrogeant de multiples témoins et officiels, elle tente de prouver l’implication directe de Paris dans le conflit, qui a mis tout en œuvre pour provoquer la chute de Laurent Gbagbo, dans le but de permettre à Alassane Ouattara d’accéder au pouvoir. Interview.

La journaliste free-lance Fanny Pigeaud a été correspondante dans plusieurs pays africains pour de nombreux médias français comme Médiapart, journal pour lequel elle travaille toujours. Elle a aussi écrit en 2011, « Au Cameroun de Paul Biya » (aux éditions Kartala).

Afrik.com : Qu’est-ce qui vous a poussé à enquêter sur la crise post-électorale ivoirienne? ??

Fanny Pigeaud : Je me suis intéressée à la crise ivoirienne très tardivement. Au moment de l’élection présidentielle en 2010, je voyais bien que les choses n’étaient pas claires, comme tout le monde je pense. C’est ce qui m’a poussé à me poser des questions, notamment sur les bombardements menés par la France sur Abidjan. C’était complètement surréaliste pour moi ! Il n’y avait aucune explication rationnelle à cette opération. Sans compter que c’était la première fois que l’ONU participait à une telle opération militaire. Je me suis finalement rendue en Côte d’Ivoire, en mars 2012, et j’y suis restée un an pour travailler comme journaliste. J’y ai rencontré des interlocuteurs qui ont vécu la crise de l’intérieur et avaient des choses à dire.

Quand on lit votre livre, on a l’impression qu’on a tous été manipulés et que tout a été mis en œuvre pour écarter Laurent Gbagbo du pouvoir afin d’installer Alassane Ouattara. Qu’est-ce qui vous a permis d’affirmer cela ?

On a tous été trompés. En 2011, on sentait bien que l’opération militaire n’avait pas de fondement. Il y avait clairement un problème. Les rapports Françafrique étant toujours très ambigus, je savais que Gbagbo posait problème aux officiels français, mais je n’avais pas réalisé à quel point. Quand on retrace les faits comme je l’ai dans mon livre, on se rend compte que Gbagbo a gêné la France officielle très tôt et que les médias français ont aussi pris parti contre lui et pour Ouattara. Certains médias l’ont fait consciemment, d’autres moins.

Que voulez-vous dire par là ?

Je pense qu’en France, une partie de l’information sur l’Afrique est contrôlée et fabriquée par un petit groupe de journalistes que tous les autres suivent. Et puis, il faut savoir que les journalistes en France sont comme l’ensemble de la société française et de leurs politiques : ils ont un regard très colonial sur l’Afrique. Et cela se ressent dans leurs écrits concernant les dirigeants africains. En France, il y a tout un imaginaire qui fonctionne autour des chefs d’Etats africains.

C’est donc ce que vous expliquez en soutenant que les médias français ont systématiquement diabolisé Laurent Gbagbo…Dans quel but ?

Les médias ont décrit Gbagbo comme quelqu’un de manipulateur, sournois, prêt à tout pour garder le pouvoir, ou encore comme un homme violent, malsain… Gbagbo a fait l’erreur de ne pas avoir pris tout cela au sérieux. Or il est évident que cette propagande contre lui a permis de peu à peu délégitimer son pouvoir aux yeux de l’opinion publique occidentale.

Selon-vous qu’est-ce qui dérangeait le plus chez Laurent Gbagbo au point qu’il soit devenu l’homme à abattre ?

Gbagbo s’est vu comme le chef d’Etat d’un Etat indépendant Il a voulu instaurer un rapport d’égal à d’égal avec la France. Mais ce n’était pas concevable pour les responsables français qui ont toujours un rapport très colonial avec les ex-colonies françaises.

Vous affirmez aussi qu’il n’était pas intéressé par l’argent raison pour laquelle la France n’a jamais su comment le tenir. Sur quoi vous vous basez pour faire une telle affirmation ?

Tous ceux qui connaissent bien Laurent Gbagbo expliquent qu’il n’est pas intéressé par l’argent. C’est la chose politique qui l’intéresse, pas l’argent. Il ne possède pas, par exemple, de résidence secondaire en Europe comme d’autres présidents africains. Visiblement non corruptible, il était donc difficilement contrôlable.

Depuis le magistère de l’ancien Président français Jacques Chirac, les relations entre Gbagbo et la France n’étaient pas au beau fixe. A quel moment, il a été décidé, comme vous l’affirmez, de mettre un terme à son régime ?

Dès son élection, c’est-à-dire en octobre 2000, lorsqu’il est arrivé au pouvoir, Gbagbo a dérangé Chirac, qui ne voyait pas d’un bon œil ce dirigeant socialiste, ancien opposant de son vieil ami Félix Houphouët-Boigny. Dès début janvier 2001, il y a eu une première tentative de coup d’Etat contre Gbagbo. Blaise Compaoré, le président du Burkina Faso voisin, était lui aussi opposé dès le début au pouvoir de Gbagbo. Son rôle a très peu été évoqué par les médias. On l’a fait passer pour un faiseur de paix alors qu’il était derrière cette crise aussi. Gbagbo a par la suite gêné de plus en plus. Et la personnalité de Nicolas Sarkozy qui a conduit à la folie militaire de 2011 n’a pas arrangé les choses.

Gbagbo voulait élargir la concurrence des marchés de la Côte d’Ivoire à d’autres pays que la France. N’est-ce pas à ce moment-là que les Français ont senti leurs intérêts menacés comme vous le soulignez dans votre ouvrage ?

Gbagbo n’a pas pu aller très loin dans la mise en place de ses projets. Il a été très vite freiné par ceux que son programme dérangeait. Vous affirmez aussi que c’est sous couvert de l’ONU que la France a outrepassé le mandat qui lui avait été autorisé pour intervenir en Côte d’Ivoire.

Comment êtes-vous parvenue à démontrer tout cela ?

A l’ONU, toutes les décisions prises concernant les pays africains de l’Afrique francophone émanent de la France. C’est ainsi elle qui a rédigé et fait adopter les résolutions concernant la Côte d’Ivoire tout au long des années 2000. Lorsqu’on lit les résolutions adoptées en 2011, on voit que les textes et la manière dont ils ont été appliqués diffèrent beaucoup. Paris a très clairement violé et outrepassé ces résolutions pour faire la guerre en Côte d’Ivoire.

Vous pointez également du doigt l’ONU qui a participé au bombardement contre Laurent Gbagbo. Comment expliquez-vous ce comportement de l’ONU, qui était censée être neutre dans le conflit ?

Cela casse évidement l’image qu’on a tous de l’ONU, qui est censée être neutre dans ce genre de conflit. Mais l’ONU est loin d’être une organisation neutre, puisqu’elle est contrôlée par les cinq puissances qui siègent au conseil de sécurité. Il est évident que Ban Ki-moon et le représentant de l’ONU en Côte d’Ivoire, le Sud-Coréen Choi Young-jin, ont subi de fortes pressions pour favoriser Ouattara, de la part des Français, mais aussi du monde des affaires, de la diplomatie américaine ainsi que des institutions financières comme le Fonds monétaire international.

Vous avez des doutes sur la victoire de Ouattara face à Laurent Gbagbo alors qu’officiellement il a été désigné comme le vainqueur de l’élection par les grandes puissances. Qu’est-ce qui a consolidé vos doutes ?

Le problème est que l’élection était biaisée dès le départ. Quand on commence à fouiller, on se rend compte que dès le premier tour, les résultats ont été truqués. C’est en réalité Henri Konan Bédié qui était en seconde position et non Ouattara. Mais il a été rétrogradé en troisième position et Paris a fait pression sur lui pour qu’il renonce à contester les résultats, comme je le raconte dans le livre. Donc dès le premier tour, le processus électoral a été l’objet de manipulations. Le second tour l’a aussi été. Il ne faut pas oublier que la Commission électorale indépendante (CEI) était contrôlée par le RDR, le parti de Ouattara.

Vous dîtes que le fait que le président de la CEI ait annoncé les résultats de l’élection au QG de Ouattara n’était pas normal…

Selon le code électoral, il devait faire la proclamation des résultats provisoires au siège de la CEI et non au siège de campagne d’un candidat. Les médias n’ont pas relevé cette aberration. Cette élection ne pouvait pas se dérouler dans des conditions correctes. Tout a été faussé dès le départ, et notamment par le fait que les Forces nouvelles pro-Ouattara étaient toujours armées et contrôlaient toujours 60% du territoire ivoirien.

Pourquoi selon-vous le recomptage des votes n’a pas été accepté alors que c’est un procédé naturel qui a été utilisé dans beaucoup de pays comme vous le précisez dans le livre ?

L’objectif des adversaires de Gbagbo était de le voir quitter la présidence au plus vite, ils ne voulaient pas de dialogue, pas de compromis. Cela dit, il n’est pas sûr que le recomptage aurait réglé le contentieux électoral, étant donné toutes les manipulations qui ont eu lieu au cours du processus électoral et étant donné la présence des forces armées des Forces nouvelles dans le nord du pas qui a biaisé l’élection dès le début.

En vous lisant, on a l’impression que Gbagbo est une des victimes de la crise ivoirienne. Mais lui-même n’a-t-il pas commis des erreurs….Quelles sont celles qui lui ont été fatales, surtout qu’on sait que ses partisans ont aussi commis des exactions ?

Une de ses principales erreurs est d’avoir négligé la force de la campagne médiatique contre lui dès le début. Il a également fait beaucoup de compromis, en acceptant entre autres que la CEI soit à son désavantage. Il a aussi accepté finalement d’aller à l’élection sans que les Forces nouvelles soient désarmées. Tout ceci l’a finalement conduit à sa perte. Il faut reconnaître que la pression sur lui était énorme. Peut-être que s’il avait fait moins de compromis, il aurait duré moins longtemps à la présidence. N’oublions pas qu’il y a eu une tentative de coup d’Etat en 2004, dans laquelle la France semble avoir été fortement impliquée – une enquête est toujours en cours.

Finalement avec le recul, peut-on affirmer que si la France n’était pas intervenue en Côte d’Ivoire, il n’y aurait pas eu de crise post-électorale ?

Une chose est sûre : elle a joué un rôle central dès 2000 dans la crise en Côte d’Ivoire. Il est évident que la France ne veut pas renoncer à l’emprise qu’elle a sur ce pays. A cause de la concurrence de plus en plus rude avec la Chine notamment, elle n’est pas prête à faire de concessions sur l’Afrique.

Pourquoi se sentait-elle menacée alors que les entreprises françaises ont toujours été très présentes dans l’économie ivoirienne. Même si Gbagbo voulait ouvrir la concurrence, les entreprises françaises dominaient toujours le marché ivoirien ?

Après la tentative coup d’Etat de 2002, Gbagbo a énormément avantagé les entreprises françaises en espérant que ses adversaires le laisseraient en paix. Mais en 2010, il a fait de nouveau des déclarations qui pouvaient être assez embêtantes pour les intérêts français. Il a annoncé par exemple qu’il voulait revoir les conditions du marché donné à Bouygues concernant l’eau et électricité. Il a dit aussi son souhait de voir fermée la base militaire installée en Côte d’Ivoire depuis l’indépendance.

Vers la conclusion du livre, vous parlez d’une bombe à retardement en Côte d’Ivoire. Alors que les économistes se succèdent pour louer l’excellente santé de l’économie ivoirienne…

Même si la croissance est bonne, il y a encore énormément de problèmes. La situation politique est tellement fragile que tout peut s’écrouler d’un moment à l’autre. Quand je parle de bombe à retardement, je fais aussi référence à la politique française en Afrique qui est en train de créer ou de renforcer le ressentiment d’une partie des Africains vis-à-vis de la France. A force d’utiliser la violence comme cela a été le cas en Côte d’Ivoire, la France est en train de créer un ressentiment à son encontre en Afrique et cela risque de se retourner contre elle si elle ne change pas de politique.

Vous faîtes aussi le parallèle entre ce qui s’est passé au Cameroun dans les années 50 et en Côte d’Ivoire en 2011. Pourquoi ?

Quand on fait le parallèle entre la crise ivoirienne de 2010-2011 et ce qui s’est passé dans les années 50 au Cameroun, on retrouve exactement les mêmes éléments. Au Cameroun aussi, la France s’est immiscée dans les processus électoraux. Elle a utilisé la voie militaire, fait la guerre pendant plusieurs années contre les indépendantistes. On se rend compte que, en 60 ans, la manière de faire de la France en Afrique n’a pas vraiment changé.

Les massacres effectués par les chef de guerre pro-Ouattara n’ont pas été révélés par les médias alors qu’ils étaient flagrants. Pour quelles raisons selon-vous ?

Les troupes de Ouattara ont en effet commis de graves exactions en 2011. Cela a continué par la suite sans que les médias occidentaux n’en parlent beaucoup. Tout indique qu’il s’agissait de ne pas abîmer l’image de Ouattara…
Vous évoquez aussi l’arrestation de Gbagbo et de ses proches, dont Simone Gbagbo qui a été battue dont le slip a carrément été retiré…

Plusieurs proches de Gbagbo arrêtés en même temps que lui ont été en effet maltraités. Gbagbo, lui, a été placé en détention pendant huit mois dans une petite maison dans le nord du pays, sans quasi aucune possibilité de voir la lumière du jour. Le plus incroyable, c’est qu’il était gardé par le chef de guerre Martin Kouakou Fofié, sous le coup de sanctions de l’ONU depuis 2006 pour des crimes graves. C’est aussi Fofié qui a amené Gbagbo vers l’avion qui l’a emmené vers la CPI !

Récemment Konan Banny a dit, dans une interview, que la Côte d’Ivoire était « désarticulée et en grand danger ». Selon vous, son expression révèle-t-elle la réalité ?

Un certain nombre de problèmes demeurent en effet et sont la conséquence directe de ce qui s’est passé en 2011. Il y a encore régulièrement des arrestations d’opposants, des centaines de prisonniers politiques sont détenus sans jugement depuis 2011, des dizaines de milliers de personnes sont toujours en exil, les ex-chefs de guerre des Forces nouvelles qui ont commis des exactions n’ont jamais été jugés, des armes continuent de circuler…

Pensez-vous qu’on peut retomber dans le schéma de la dernière crise ivoirienne ?

Il est difficile de dire ce qui va se passer. On voit bien que le processus électoral a des similitudes avec 2010 : la composition de la CEI est toujours à l’avantage de Ouattara. Ce dernier a aussi cette fois le contrôle du Conseil constitutionnel. En face, l’opposition est très faible.

Le procès de Laurent Ggbagbo s’ouvre le 10 novembre. Risque-t-il d’être condamné ?

Si la Cour pénale internationale décide d’aller jusqu’au bout de la procédure, le procès risque de durer au minimum quatre ou cinq ans. Il va être extrêmement long.