Fabienne Kanor : « Ma communauté, c’est celle de mes personnages. »

Ses sources d’inspiration, son rapport à l’écriture, ses modèles, ses projets… Afrik.com s’est entretenu avec l’écrivain et réalisatrice antillaise Fabienne Kanor dont le dernier roman, Les chiens ne font pas des chats, est paru cette année aux éditions Gallimard.

Fabienne Kanor, jeune auteure primée dès son premier roman (D’eaux douces, Gallimard, prix Fetkann 2004) est née il y a trente sept ans de parents martiniquais et a grandi à Orléans. Après des études de littérature comparée, elle travaille comme journaliste. Depuis, elle partage son temps entre écriture et réalisation de documentaires et a publié deux autres romans aux éditions Gallimard : Humus (Prix RFO du Livre) et Les chiens ne font pas des chats. Rencontre au café littéraire « Il griot », en plein cœur de Rome dans le cadre des Journées romaines de la Francophonie, en mars dernier.

Afrik.com : L’action de votre dernier roman, Les chiens ne font pas des chats, se déroule essentiellement au Brésil. Pourquoi avez-vous privilégié cet espace ?

Fabienne Kanor :
J’ai juste décrit une partie du Brésil, celle qui m’intéressait. Ensuite, j’ai transporté mes personnages ailleurs. J’ai décrit une longue avenue de Belém. En haut, vivent les pauvres ; et en bas, les riches. Une réalité qui existe dans d’autres grandes villes, comme Abidjan, en Côte d’Ivoire, par exemple. Je n’ai pas voulu inscrire l’intrigue dans une réalité caribéenne. Car je sors de la cale [[Les personnages de son roman précédent, Humus, étaient des femmes déportées vers la Caraïbe pendant la période esclavagiste.]]. J’ai eu la volonté d’écrire quelque chose de plus léger. Le côté glamour du Brésil m’intéressait. Ecrire sur un air de bossa nova était une idée qui me plaisait bien. Je ne m’inscris pas dans un enfermement géographique. Quelquefois, en lisant le roman, le lecteur peut même se demander où il est ! Je n’avais pas la volonté de retranscrire la réalité brésilienne, mais de faire se croiser des personnages dans des lieux très divers.

Afrik.com : Dans votre dernier roman, au delà de l’intrigue policière et des relations amoureuses, vous prenez un soin particulier à décrire les rapports entre pères et enfants. Pourquoi ?

Fabienne Kanor :
La thématique de l’hérédité m’intéresse. Ce qu’on laisse en toi… Mes personnages ont un père qui leur transmet du pouvoir et de l’argent, mais ils sont plus petits que le legs qui leur est fait. Tout ça, c’est trop. Ces questions d’hérédité, je me les pose. Moi, africaine-caribéenne, qui traîne mes casseroles, est-ce que le passé me donne des ailes, ou est-ce qu’il m’enlise ? Quel rapport entre Africains, Caribéens, Kémites ? La notion de « trace » m’intéresse vraiment !

Afrik.com : Comment êtes-vous venue à l’écriture ?

Fabienne Kanor :
Mes parents n’avaient pas les moyens de nous emmener en vacances donc avec ma sœur, on voyageait tous les soirs en imagination. Depuis toute petite, je me raconte des histoires, j’ai mon monde à moi. J’ai fini par écrire tout cela, dans l’urgence. Pour moi c’est une nécessité d’écrire. Je suis hantée par ces personnages qui me font rire. Ils me font beaucoup de bien, par rapport à des êtres vivants. Je peux m’ennuyer avec des vraies personnes mais pas avec mes personnages, on est vraiment dans le dialogue. Par ailleurs, je ne sacralise pas l’écriture, c’est quelque chose que je fais naturellement. Mettre des mots avec d’autres, je le fais depuis toujours. Je ne sais pas faire la cuisine, je ne sais pas faire le ménage mais au moins mes mains me servent à écrire. J’écris sans plan, il y a un aspect circulaire, un mot en entraîne un autre. Il y a aussi un aspect douloureux, pas au moment de la rédaction mais à celui de la publication. On dévoile quelque chose d’intime.

Afrik.com : Quels auteurs vous inspirent ?

Fabienne Kanor :
Sans hésiter, Marguerite Duras. Elle a beau avoir beaucoup de détracteurs, j’apprécie énormément son intensité. Ce n’est pas une posture intellectuelle, c’est quelqu’un qui me parle vraiment. Dans le Le Marin de Gibraltar par exemple, on est complètement dans ces femmes à bout de souffle. J’aime bien quand le souffle manque, quand c’est l’aporée. J’en parle d’ailleurs dans Humus, de ce moment d’essoufflement. Concernant les auteurs actuels, j’adore Marie Ndiaye. C’est quelqu’un de très bien, de très grand en littérature. De toute son œuvre, je préfère La Sorcière. Ce qui est fort chez elle c’est que, je ne sais pas par quel mystère, elle est complètement au dessus, ou à côté du lot, on ne peut pas la mettre dans ces blocs « littérature-monde », « littérature francophone » et encore moins « littérature africaine ».

Afrik.com : Et les auteurs antillais comme Confiant, Chamoiseau, Glissant ou encore Condé ?

Fabienne Kanor :
Je ne rejoins pas Chamoiseau et Confiant par rapport à la créolité, ce qu’ils ont essayé de tracer. Quand j’étais étudiante, leurs premiers textes m’ont touchée et après j’ai lâché. Le derner texte de Chamoiseau auquel j’adhère est Biblique des derniers gestes. Comme si c’était son testament, cet homme qui va mourir se remémorre tous ses personnages. C’est la somme de tous les possibles et pour la première fois il y a un « je ». Pour Confiant, j’ai décroché depuis « Eau de café ». J’aimais bien son utilisation du pointillisme. Je vois des tableau avec des tâches de couleurs dans ses premières oeuvres. Après ça se veut beaucoup trop historique. Je me sens beaucoup plus proche d’une Maryse Condé, mais de manière plus intime. A la fois parce qu’elle est femme antillaise et parce qu’elle est allée en Afrique et qu’elle y a cru à un certain moment. J’ai moi-même eu une expérience très douloureuse au Sénégal. Comme si j’avais voulu réconcilier quelque chose, l’Afrique et les Antilles. Je me suis comportée comme une victime et je le suis devenue. J’ai vécu une situation d’enfermement et dans mes heures de solitude je pensais à cette femme, qui me sert un peu d’exemple. Je la sens beaucoup plus délocalisable, pas du tout régionaliste. Tous ces auteurs ne sont pas du tout des maîtres à penser mais il y a comme une sorte de parenté. Comme on me met dans cette grande famille antillaise j’ai du m’interroger sur ce lien, sur où le couper et là où le maintenir parce qu’il n’est pas si mauvais !

Afrik.com : Ecrivez-vous en premier lieu pour la communauté antillaise ?

Fabienne Kanor :
La communauté qui m’est d’office assignée est la communauté antillaise. Dès lors que tu prends plume alors tu devrais faire choix de défendre ta communauté. Mais ma communauté ce sont mes personnages. Ils sont en moi, comme s’ils étaient mes enfants. Je les habille, je les déshabille, j’ai envie d’eux, je n’ai pas envie d’eux. Ma première communauté elle est vraiment là. J’ai des comptes à rendre à mes personnages mine de rien !

Afrik.com : Dans vos deux premiers romans, les personnages centraux sont des femmes. Cela vous permet-il de vous identifier plus facilement ?

Fabienne Kanor :
Tout simplement comme je viens d’une famille de trois sœurs mon premier interlocuteur est une femme. Ce n’est pas parce que je suis une femme, si j’étais un homme, ce serait pareil. Je n’écris pas pour les femmes mais avec les femmes. J’écris beaucoup pour les hommes. Le personnage principal de mon dernier texte est d’ailleurs un homme. Dans le cas d’Humus, je n’ai pas inventé cette histoire, j’ai trouvé ces 14 femmes, ces 14 esclaves qui décident ensemble de se jeter à l’eau plutôt que de partir pour les Amériques. Je n’ai pas trouvé 14 hommes, c’est pour cette raison que mes personnages sont féminins.

Afrik.com : Il n’y a pas vraiment d’espoir dans vos livres ?

Fabienne Kanor :
Ce n’est pas ça. Je ne sais pas ce que cela veut dire, l’espoir. Je parle d’enfermement, parce que je trouve que dedans on peut construire des choses, on peut aimer, enfanter, écrire dedans. Tout ce que j’aime se fait dans l’enfermement. Je n’aime pas les grandes places publiques, la représentation. Par exemple je n’aime pas les plans et quand c’est à toi de trouver le chemin. Je préfère les espaces clos. Pour moi, c’est quelque chose de très positif. C’est comme quelque chose qui mijote, qui macère.

Afrik.com :Quels sont vos projets ?

Fabienne Kanor :
Mon prochain roman est l’histoire d’une maman qui attend et d’un enfant qui est parti. J’ai obtenu une bourse pour partir en septembre-octobre et finir ce texte qui est dans ma tête et dans mon envie. Je suis aussi en train de finir un autre texte, l’histoire d’une femme. Je prépare également un film avec ma sœur, C’est qui l’homme.

Afrik.com : Pour finir, êtes-vous une femme-matador ?

Fabienne Kanor :
Pas du tout ! Ma mère nous a élevées un peu là dedans, mais s’il y a quelqu’un que je mate c’est moi-même. Je suis très exigeante, je ne suis jamais satisfaite. Une phrase est une torture pour moi si elle n’est pas parfaite. Je n’ai aucun recul léger sur ce que je suis. Je ne suis pas quelqu’un qui se complaît de ce qu’il est. Par contre, j’aime beaucoup l’homme. Mon prochain film sera sur l’homme. J’ai beaucoup de tendresse pour lui car il est extrêmement fragile et malmené. Un homme ça se caresse. Je peux être mécontente de mes personnages mais pas des hommes.

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