Euzhan Palcy célèbre la Mémoire réunionnaise

« Les mariés de l’Isle Bourbon » est un feuilleton en deux épisodes à retrouver sur la chaîne de télévision France 3. Le premier est diffusé ce jeudi soir et le prochain le 4 octobre. Euzhan Palcy, par cette saga, met en relief un pan historique méconnu de la Réunion, ce bout d’Océan Indien. Interview.

Après les documentaires Parcours de dissidents (2005), et Aimé Césaire : une voix pour l’Histoire (1994), celle qui a porté à l’écran l’inoubliable Rue Case Nègres (1983) ou encore Une saison blanche et sèche (1989), nous revient avec une œuvre télévisée. Commandé par la chaîne France 3, le film d’Euzhan Palcy nous entraîne à l’époque coloniale et retranscrit sans concessions les conditions de vie des premiers habitants de la Réunion du XVIIè siècle. La série s’attarde plus particulièrement sur les origines de ce peuplement à travers le regard croisé de femmes venues de France, de Madagascar et de l’Inde. Euzhan Palcy s’est appliquée à cette tâche avec tout le soin, le respect des cultures et aussi la passion qui la caractérise. Une véritable ode au métissage qui définit la Réunion d’aujourd’hui.

Afrik.com : Qu’est-ce qui vous a poussé à accepter de tourner un téléfilm sur le peuplement de la Réunion ?

Euzhan Palcy
Je trouvais ça intéressant de pouvoir faire un film qui, une fois de plus, fasse découvrir aux gens et au monde l’Histoire d’un de nos pays. Je ne suis pas réunionnaise mais je me sens totalement du pays parce qu’on a eu un petit peu la même histoire. Je dis un petit peu parce que quand l’esclavage battait son plein à la Martinique, en Guadeloupe, ce n’était pas le cas à la Réunion. L’esclavage y est arrivé beaucoup plus tardivement. Donc il y a eu le métissage, mais pas de la même manière. C’est un métissage qui a été voulu. Quand l’esclavage est arrivé après à la Réunion, ça a tout changé. Ca me tenait à cœur à cause de tous ces éléments, parce que c’est un film qui parle du passé, c’est un film sur la Mémoire et ça c’est le combat que je mène avec certains de mes films. Et puis offrir ça au monde et montrer aux gens que les Réunionnais sont assis sur différentes cultures bien solides : la culture européenne, la culture malgache, la culture africaine, indienne, c’est vachement bien !

Afrik.com :Vous ne connaissiez pas l’Océan Indien, comment avez-vous procédé pour l’écriture du scénario ?

Euzhan Palcy
Je connaissais très mal l’Océan Indien et je m’étais toujours promis justement d’y faire un tour. Donc j’étais très très contente de pouvoir y aller grâce au film. Je suis partie avec l’autre scénariste Jacqueline Cauët. Elle avait déjà commencé pas mal de recherches là-dessus. On a complété les recherches. On a travaillé pendant deux ans quand même. On a fait tous les musées à la Réunion, on a lu beaucoup de bouquins aussi. J’ai rencontré Daniel Vaxelaire (célèbre écrivain installé à la Réunion, spécialisé dans l’Histoire de l’Océan Indien – ndlr), je l’ai remercié d’ailleurs dans le film. Ce que je tiens à dire c’est que mon film n’est pas le reflet parfait de l’Histoire de la Réunion, je ne prétends pas du tout avoir fait ça. C’est un film qui est inspiré de faits historiques et de personnages qui ont existé, mais librement inspiré.

Afrik.com : Les premiers habitants de l’île étaient des Français, des Indo-portugaises et des Malgaches. Vous avez donc recruté des comédiens métropolitains, une Réunionnaise issue du continent indien et des Malgaches. Comment avez-vous procédé au casting de tous ces acteurs malgaches ?

Euzhan Palcy
Parce que c’est un film sur le peuplement de la Réunion, il fallait que je fasse attention aux gens que j’utilise aujourd’hui, dans un film qui est situé dans un époque beaucoup plus reculée, au XVIIème siècle. Les Réunionnais d’aujourd’hui, ce ne sont pas ces gens qui étaient là au départ ! Si je prends des métisses par exemple et que je les fais passer pour des Malgaches, c’est un pur mensonge, parce qu’il n’y avait pas encore de métisses. Les métisses ce sont des produits de Blancs et de Malgaches, de Blancs et d’Indiennes, de Blancs et d’Africaines. Donc il fallait que je fasse une recherche, que je remonte aux sources, que j’aille chercher des malgaches. Je suis allée chercher les gens de cette communauté sur les marchés [de la Réunion]. J’ai rencontré ces malgaches, je les ai repérés. J’ai un flair. J’ai discuté avec eux. Donc je les ai vus et je les ai formés. Pendant une semaine, ils venaient tous les jours et on travaillait nuit et jour. J’ai tenu à ce qu’il y ait une semaine de travail dans les décors sur les lieux avec les comédiens.

Afrik.com : Vous avez un profond respect de la culture, de l’histoire des peuples que vous évoquez dans vos films. C’est très important pour vous…

Euzhan Palcy
C’est important de respecter ça parce que je viens d’un pays, d’une culture, d’un peuple dont l’histoire a été complètement bafouée, occultée. Ou bien ce qui existe a été écrit par d’autres sauf par nous, on ne nous a pas demandé notre avis. On nous dit ce que nous sommes, comment nous sommes alors qu’on ne nous a jamais vraiment consulté. Moi je me connais, je connais le respect que j’ai justement pour la culture des gens. Et quand je fais un film pour parler d’une autre culture ou d’un autre peuple, je le fais avec amour, avec respect et je le fais avec les gens.

Afrik.com : Vous dites que vous aimez les films avec des messages forts, quels messages forts avez-vous voulu faire passer dans « Les mariés de l’Isle Bourbon » ?

Euzhan Palcy
Déjà, j’ai voulu montrer ce qu’était ce pays à l’époque, comment vivaient les gens, les comportements, les coutumes ; parler un peu de la politique de l’époque aussi, de la politique coloniale déjà. Et surtout montrer aussi, c’est le message fort, le message du métissage. Dire que c’est possible aussi, que ça fonctionne bien quand les gens sont intelligents et que ça ne fait de mal à personnes. Au contraire. Moi je trouve ça très bien, je trouve ça très beau… Je l’ai dit aux Réunionnais que j’ai rencontrés, je leur ai dit « Ecoutez, vous n’avez pas à rougir de votre histoire, vous n’avez pas à avoir honte de dire que vous avez du sang indien, ou malgache. Vous n’avez pas à avoir honte de dire ça ! Au contraire revendiquez ce qui fait votre richesse justement. » Moi je suis antillaise, j’ai du sang nègre, j’ai du sang européen, j’ai du sang asiatique. Je suis incapable d’être raciste et je trouve que c’est ce qui fait notre beauté justement quand on est métissé, on a une richesse que d’autres n’ont pas. J’espère que ce film donnera envie à des tas de gens d’aller tourner à la Réunion et de tourner avec les réunionnais.

 Les mariés de l’Isle Bourbon, réalisé par Euzhan Palcy, avec Jean-Yves Berteloot, Sara Martins, Cécile Cassel, William Nadylam… Diffusé sur France 3, les jeudis 27 septembre et 4 octobre prochain à 20h55. Durée : 2×90 min.