Epervier : aux origines de l’opération, une affaire de sorcellerie

Il y a des vies qui n’ont pas de sens. Insensées. Il y en a d’autres qui vont dans tous les sens. Polysémiques. La vie est un mystère de bout en bout. Les grandes lignes en sont tracées sans nous-mêmes. On naît à son insu, on grandit sans s’en rendre compte, on vieillit malgré soi et on meurt à son insu, en laissant après soi le mystère tout entier à lui-même. Tout au plus a-t-on le privilège de constater, de s’étonner et de survivre au milieu de tous ces égoïsmes et hypocrisies qui n’empêchent pas le monde d’exister, de tourner en rond.

– Ça me fait mal au cœur d’entendre des gens dire que la vie est belle. Soit c’est l’ignorance. Soit c’est l’inconscience. Soit c’est de l’arrogance…

– Soit c’est la vérité.

– Ça va la tête ? Tu es sûr que ça va ? Quelle vérité peut-il y avoir à dire que la vie est belle quand la vie n’est que corruption, tribalisme, chômage, crises, dictature et injustices… ? Hein, quelle vérité sur quelle beauté?

– La vie est souvent difficile mais ça reste extraordinaire.

– La vie n’a rien d’extraordinaire…N’importe qui peut la donner, n’importe qui peut l’enlever et le seul bonheur qu’elle offre c’est un espoir. L’espoir d’un bonheur plus réel dans un supposé paradis céleste.

– Et le soleil qui se lève ? La fleur qui s’épanouit ? Les oiseaux qui chantent ? L’amour ?

– C’est banal tout ça…Ça arrive tous les jours. Pense plutôt aux enfants qui meurent de faim, aux minorités qui sont exterminées, aux épidémies qui s’acharnent sur les plus pauvres. Je ne peux pas regarder une fleur qui s’épanouit ou un tableau qui n’a de sens que pour les âmes lyriques alors que tout autour de moi stagne ou dépérit. L’art recrée constamment le monde et le rend meilleur mais pas merveilleux. Comment peut-on dire que la vie est belle alors que le monde pourrit chaque jour davantage ? Comment peut-on insulter des millions d’affamés, d’esclaves domestiques et de malades incurables en disant que tout va pour le mieux ?

– Parce que la vie est belle et tout ce que tu dénonces la rend encore plus précieuse à mes yeux. Tu sais, depuis avant Socrate il s’est toujours trouvé des spécimens pour soutenir que le monde est en train de pourrir, c’est chaque génération qui estime que le niveau baisse, que les jeunes sont de plus en plus stupides, que le monde court vers son autodestruction. Si c’était vrai, aujourd’hui, nous serions tous morts idiots et intoxiqués. Crois-moi, dans cinq cents ans, il y aura toujours des gens pour dire que le Cameroun, chaque jour qui passe, est en état de putréfaction avancée.

– Va ! Pourri ! Ton optimisme est un danger.
L’optimiste se pencha au pied d’un arbre où un corossol trainait à même le sol poussiéreux. Il s’offrit le fruit et en dégusta la moelleuse pulpe, tout en en ôtant savamment le moisi.

– Les pourritures ont de ces charmes si tu savais…
Un accident à quelques mètres des deux quidams interrompit la dégustation et l’optimisme beat du « pourri ». Dès le premier tonneau, Madiba avait été projetée hors d’un vieil autocar retapé, et sa chute dans un ravin alentour avait été doublement mortelle. Dans un premier temps, elle s’était empalée dans un piquet de câblodistributeur, puis après l’autocar en furie était venue s’écraser sur son corps ensanglanté.

De jour en jour, les prédictions funestes d’Épêrê s’étaient mises en branle. Il y avait eu la mort d’Essola alias Amie, il y avait la mort de Madiba, dans un accident de circulation d’un de ces autocars bondés qui sillonnent les autoroutes camerounaises. Madiba, sachant qu’elle devait y passer, s’était baptisée et confessée, avait tout raconté au curé exorciste, le Père Tedga, et avait voulu s’enfuir le plus loin possible. En cours de route, à la sortie de la ville, la biellette de direction de l’autocar avait craqué. Toutes les manœuvres du chauffeur pour freiner avaient été vaines, et n’avaient servi, tout au plus, qu’à amortir l’échouage dans un ravin après plusieurs tonneaux. Le ravin était peu profond. Le chauffeur avait fait de son mieux en prenant la décision qu’il croyait la plus sécuritaire pour tout le monde, échouer dans le décor plutôt que de provoquer un carambolage. Les tonneaux avaient été spectaculaires. Une manœuvre moins habile eût été autrement périlleuse. Sur la quarantaine de passagers, des jeunes filles, des adultes, des adolescents, bref des gens du bas au quatrième âge, on dénombra des mutilations, des traumatismes crâniens, de grandes blessures, des pertes de connaissances et une seule perte humaine.

Épêrê exultait. Ceux qui ne la prenaient pas au sérieux avaient bien tort. Madiba n’avait pas été fichue de réchapper d’un banal accident de la route, les autres sorcières n’avaient qu’à bien se tenir, leur sort serait autrement plus méchant. Les incrédules haussèrent des épaules. C’était simplement un stupide accident de circulation. Stupide et regrettable. Des centaines de gens mouraient chaque jour dans cette banlieue de la capitale. Les maisons endeuillées, les lamentations chagrines avaient fini par faire partie du paysage familier du quartier. Tout le monde l’avait pourtant entendue prédire ces morts. Tout le monde avait vu ces morts arriver. On en conclut que Madiba et Essola étaient peut-être des sorcières, un de leurs principes voulant en effet qu’il ne pût être fait aucun mal par le canal mystique à des personnes n’entretenant aucun lien de sang avec des sorciers. Pour faire partie des leurs, il suffisait de croquer de la viande de nuit, offerte par un initié. Manger de la viande d’un initié était contracter une dette que l’on payait ainsi en procurant des sacrifices humains. Ou bien en acceptant de payer de sa propre chair. L’initiation pouvait se faire à l’insu du contractant. Mais il eût fallu que le premier fût très proche du second. Le principe de sorcellerie ainsi inoculé, on était pour la vie des leurs, investi de pouvoirs mirifiques. Nul en tout cas ne réchappait de la loi du sacrifice humain.

Les deux quidams qui philosophaient tantôt s’en furent prévenir le très charismatique Général Ahmadou Hamadjan de ce que l’énigmatique Madiba venait de mourir, dans ce qui aurait dû se solder par une hécatombe. Pour eux, il s’agissait d’un flagrant délit de sorcellerie.

Le Général mena lui-même un interrogatoire. Sans succès. Pauvre mortel ! Tu es bien courageux de t’amener chez moi, avec tes galons, sans casier de bières, sans Odontol, ni vin de palme et de me parler sur ce ton. Le Général parla d’insubordination caractérisée. Comme si Épêrê était son soldat. La bonne femme flanqua une gifle assourdissante au Général. Outré au plus haut point, il la fit déshabiller par cinq soldats, toute une compagnie, presque un bataillon. À plat ventre. Fouet à volonté ! Labourez-lui son postérieur ! Les noires fesses volumineuses d’Épêrê étaient en sang. « Ce qu’il lui faut c’est ces machins avec des fers. Servez-vous plutôt de vos ceinturons. » Aucune larme ne coula. Que des cris enragés. Ses yeux s’injectaient. Du sang y rougissait. Les militaires commencèrent à s’inquiéter. Ils avaient des enfants, des épouses et des familles à nourrir. Ils n’étaient pas prêts à mourir en somme. Tous abdiquèrent. Il y avait dans cette femme quelque chose de pas normal. Tous sauf un zélé..

Épêrê ne pouvait plus s’asseoir. Elle enrageait. Elle avait regardé dans les yeux le dernier administrateur de la fessée, une fraction de seconde. Celui-ci s’était écroulé et était mort sur le coup. Sous le regard impuissant et interloqué du Général. Aucun contact physique. Juste un regard. Et c’en était fini. Une vie humaine valait donc si peu, moins qu’un regard de sorcière ? Le soldat qui pêchait par trop de zèle était mort. Fulgurant. Il n’avait pas souffert. Le corps fut placé pendant un moment dans un hôpital à des fins médico-légales. Le généraliste dit que c’était une crise ou un arrêt cardiaque. Le légiste fit une autopsie pour confirmer ou infirmer, le cas échéant, l’hypothèse d’une mort d’origine cardiaque. Il dépeça le cadavre du soldat. Il ne vit rien. C’est-à-dire pas de cœur. Le soldat mort n’avait donc pas ce muscle qui sert de pompe, le cœur. Le légiste, un vieillard allant droit sur la retraite, tomba à son tour. En état de choc. Quand il se releva pour faire son compte-rendu au général Ahmadou Hamadjan, celui-ci partit d’une de ces colères. Il ne fallait pas toucher à ses soldats. Pas de cette manière-là.

Cette fois, le Général pointa son Beretta modele 76 sur Epêrê quand il la somma d’aller remettre le cœur disparu en place. La sorcière nationale ne se fit pas prier et alla tuer un cheval. Elle lui arracha son cœur. En s’introduisant de nuit, par des moyens dont elle seule avait le secret, dans la morgue, Épêrê rangea le cœur de cheval quelque part dans le thorax du pauvre soldat. En réexaminant le cadavre, le légiste émérite de la garnison découvrit un cœur de trois kilogrammes. Trop massif pour être humain. Il tomba de nouveau. Ces violentes émotions n’étaient plus de son âge. Il allait finir par en mourir. Il choisit de ne point se relever. Il se retirait. Se démettait de ses fonctions. Tout le monde en parla. De cette retraite anticipée. Pour le reste, peu importait que ce fût un cœur de cheval ou un cœur de rat palmiste. On voulait un cœur et puis c’est tout.

Dans nos prochaines livraisons, vous saurez toute la vérité sur la politisation d’Epervier alias Epêrê. Je vous parlerai de son fils Bakassi et de sa fille Rebekah, du Général Hamadjan et de l’explosion suspecte de la poudrière, je vous parlerai de la fabrique des esclaves au Cameroun et de la révolte qui déclencha l’opération épervier, ainsi baptisée parce qu’il ne s’agit de rien moins que de pure sorcellerie : ce qui va suivre est inouï.

Le premier épisode :

 Epervier : l’histoire de la femme qui donna son nom a une opération de lutte contre la corruption