Entrée dans les grandes écoles : l’élite française protège ses intérêts

Le gouvernement français veut modifier les conditions d’admission dans les grandes écoles, pour permettre aux français issus des milieux défavorisés, où se concentre la grande majorité des jeunes issus de l’immigration, d’y être plus représentés. Mais les dirigeants de ces écoles s’y opposent, en évoquant le risque d’une baisse de niveau. Pour de nombreux observateurs, cette réaction traduit davantage la volonté de certaines élites, de continuer à réserver prioritairement l’accès à une formation d’élite à leurs propres enfants. Une attitude que le commissaire à la diversité et à l’égalité des chances, Yazid Sabeg, juge scandaleuse.

En réaffirmant son objectif d’intégrer 30% d’élèves boursiers dans les grandes écoles, le gouvernement français a provoqué une levée de bouclier inédite de la Conférence des grandes écoles (CGE), qui regroupe 220 des principaux établissements qui forment l’élite intellectuelle française. Dans une déclaration diffusée le 23 décembre dernier, la CGE qui compte en son sein des écoles prestigieuses comme Polytechnique, l’Essec et Centrale, indique clairement qu’elle « désapprouve la notion de « quotas » et réaffirme que les niveaux des concours doivent être les mêmes pour tous ».

Lutter contre les discriminations

Spécificité française exportée seulement dans quelques anciennes colonies d’Afrique comme le Cameroun, les grandes écoles sont le creuset de la formation de l’élite républicaine. L’accès s’y fait par des concours hautement sélectifs, qui nécessitent très souvent pour le candidat une solide préparation d’un an ou deux, dans des classes préparatoires où il est admis via une sélection sur dossier, après son bac.

En souhaitant intégrer plus d’étudiants boursiers dans ces écoles, l’Etat français entend lutter contre les difficultés d’accès dans le saint des saints de l’enseignement supérieur, qui frappent les jeunes issus des milieux défavorisés. Car, fils d’ouvriers et/ou jeunes issus de l’immigration, ceux-ci doivent très souvent compter sur les bourses d’Etat, pour poursuivre leurs études dans le supérieur. Or si les grandes écoles françaises et les classes préparatoires qui en forment la pépinière accueillent jusqu’à 14% des 2 200 000 étudiants français (contre 55% pour les universités et 31% dans les écoles paramédicales, sociales ou les instituts universitaires de technologie), elles rechignent à ouvrir grand leurs portes à ces étudiants pauvres. Ils sont ainsi quelque 22,9% dans les écoles d’ingénieurs, et 20,7% dans les écoles de commerce. Ils ne forment que 11,03% des effectifs de Polytechnique et 12,3% de HEC, l’école des hautes études de commerce.

Harmoniser ces chiffres autour de 30% revient, pour le gouvernement, à démocratiser l’accès à l’éducation de haut niveau. Pour ce faire, la ministre de l’Enseignement supérieur, Valérie Pécresse, propose de revoir le mode de sélection à l’entrée. « L’ascenseur social est bloqué, justement parce que nous ne savons pas faire évoluer nos concours, notamment ceux des grandes écoles où s’opère une hypersélection par le biais d’une incroyable batterie d’épreuves », déclarait-elle en octobre dernier. Elle propose ainsi que les concours prennent en compte « la personnalité, la valeur, l’intensité du parcours » du candidat.
Mais la CGE objecte que de telles mesures auraient pour effet néfaste d’« abaisser le niveau général dans les grandes écoles. Pour cette organisation, il faudrait plutôt apporter « des soutiens individualisés (…) aux candidats issus de milieux défavorisés pour les aider à réussir des épreuves qui peuvent leur sembler plus difficiles parce que leur contexte familial ne les y a pas préparés »

L’argument de baisse du niveau est fallacieux

Mais l’argumentation de la baisse du niveau ne convainc pas grand monde. Pour de nombreux observateurs en effet, la fronde de la CGE cache en réalité la volonté d’une certaine partie de l’élite française de maintenir en place, un système qui lui permet de se reproduire. Une expression de conservatisme, en somme. Pour ces observateurs, les chances d’un jeune français d’accéder à une école préparatoire seront d’autant plus grandes que ses parents sont enseignants ou hauts cadres de l’administration.par contre être né dans un milieu ouvrier constituerait pour lui un facteur hautement discriminant.

Publié en 2007 et citant une étude réalisée quatre années plutôt, un rapport du Sénat français montre ainsi que 21% des enfants d’enseignants ou de père exerçant une profession libérale accèdent aux grandes écoles. La proportion n’est que de 0,8% pour les enfants d’ouvriers non qualifiés, de 1% pour les enfants d’ouvriers qualifiés et de moins de 4% pour les enfants d’employés.

Les choses n’ont pourtant pas toujours été ainsi. Evoquant l’admission dans les classes préparatoires, le même rapport indique que, si moins d’un élève sur dix (9%) est issu d’un « milieu défavorisé », cette proportion était de 29% il y a 20 ans.

Cité par Le Monde, le sociologue Patrick Weil (CNRS, Paris-I Panthéon-Sorbonne) réfute la baisse de niveau. Pour lui, les établissements américains qui accueillent 5 à 10 % des meilleurs lycéens dans leurs filières sélectives via une politique d’ouverture sociale n’ont connu aucune altération de la qualité de l’éducation. Cette crainte est selon lui « infondée », et traduit en réalité, « un grand conservatisme des grandes écoles».

L’ouverture de Sciences-Po Paris à la diversité est une réussite

Pour le commissaire à la diversité et à l’égalité des chances, Yazid Sabeg, la réaction de la CGE est simplement scandaleuse. « D’abord, dire que parce qu’il y a plus de personnes défavorisées qui ont accès à nos grandes écoles, (il y a) affaiblissement du niveau et de la qualité d’enseignement reçus et du niveau général, c’est une adultération et un propos absolument scandaleux », a-t-il réagi lundi dernier sur France Inter. « Les pauvres ne menacent pas la qualité de nos écoles et des élèves qui en sortent », a-t-il ajouté.

L’institut d’études politiques de Paris (Sciences Po Paris), une autre grande école, mais qui ne fait pas partie de la CGE, a lancé en 2001 une politique de recrutement par un concours spécifique des meilleurs élèves des Zones d’éducation prioritaire (ZEP) concentrées dans les banlieues françaises. Elle n’a constaté aucun problème de niveau. Son patron, Richard Descoings est d’ailleurs monté en première ligne pour défendre la politique de recrutement de 30% des boursiers dans les grandes écoles. C’est selon lui, la voie royale pour une meilleure représentation de la diversité au sein de l’élite française. « Ce sont les anciens des très grandes écoles, comme Normale Sup, l’Essec ou Polytechnique, qui accèdent à toutes les positions de responsabilité dans notre société, notre économie, notre administration, nos entreprises (…) Une poignée de très grandes écoles forment une poignée d’élèves, au demeurant souvent excellents, mais de moins en moins ouverts sur la société française, c’est ça qui est grave », a-t-il déclaré ce mercredi sur France Inter.