Énergie solaire : un enjeu pour l’Afrique, un marché pour l’Europe

Un physicien allemand annonce la possibilité de produire à vaste échelle de l’énergie solaire en Afrique du Nord pour l’exporter en Europe. Une application industrielle ambitieuse qui va à l’encontre des besoins immédiats du continent africain. Si le potentiel énergétique solaire du Sahara ne fait aucun doute, son mode d’exploitation suscite un débat controversé.

Le Sahara, nouvel eldorado de l’Europe ? En matière d’énergie solaire, assurément, comme l’atteste Michael Düren, physicien allemand qui planche sur le sujet depuis dix ans. L’expert de Hambourg a affirmé en mai dernier dans la presse d’outre-Rhin que les régions d’Afrique du Nord pourraient approvisionner toute l’Europe en énergie solaire. Un programme qui tombe à pic au moment où le gouvernement allemand annonce l’abandon de l’atome et le financement de 100 000 toits de panneaux solaires sur six ans.

Selon Michael Düren, le transfert de l’énergie vers le Vieux Continent repose sur une technologie simple : collectée par des capteurs paraboliques, l’énergie serait acheminée par des câbles de haute tension. Dans ce scénario, chacune des parties y trouve son compte. L’Europe remplit ses engagements de réduire ses émissions de gaz à effet de serre*. L’Afrique subvient à sa propre demande d’énergie et bénéficie en prime d’une technologie de pointe. Pour Michael Düren, c’est le début du commerce équitable et la préservation des ressources énergétiques fossiles (gaz, charbon, pétrole). Le tout au nom d’une industrie solaire que le physicien évalue à 250 milliards de marks (193 milliards d’euros).

Question de coût

Chimère d’un farfelu de l’écologie ou prédictions d’un visionnaire averti ? Auprès des experts français interrogés, le projet ne fait pas l’unanimité. Les causes de réticences sont légion : risque de déperdition d’énergie, de changement climatique à long terme dans les pays du Sud, problème de coût. En France, le kilowattheure nucléaire (78 % de la production électrique française !) coûte 0,26 franc contre une moyenne de trois francs pour le kilowattheure solaire.

Pour que le projet de Michael Düren soit rentable, il faudrait installer d’immenses centrales thermiques au coeur du Sahara : hypothèse jugée fantaisiste et peu réalisable. Arguments invoqués : ces centrales nécessitent une maintenance locale prolongée et qualifiée, et des investissements difficilement contrôlables dans ces régions d’Afrique. Pourtant, l’électricité produite dans ces centrales par concentration de rayonnement solaire serait, selon Michael Düren, cinq fois moins chère que celle obtenue par le système photovoltaïque dominant le marché à l’heure actuelle. Neuf installations de ce type représentant 2,5 millions de m2, tous fabriqués en Allemagne, fonctionnent avec succès depuis dix ans dans une centrale californienne. Un vaste centre d’essai est en oeuvre en l’Espagne ainsi qu’un autre en Grèce.

Question d’éthique

Produire de l’énergie solaire en Afrique pour la consommer en Europe soulève par ailleurs des problèmes de choix.  » La priorité est d’abord de rendre les pays africains plus autonomes et non pas de louer leurs terres pour exploiter le potentiel solaire, » déclare Alain Guinebault, délégué général du Gérès, Groupe énergies renouvelables et environnements (ONG). Pour Pierre-Emmanuel Martin, directeur des Etudes à l’Observatoire des énergies renouvelables, le développement solaire en Afrique concerne d’abord l’équipement des besoins locaux en système photovoltaïque.

L’association coordonne des projets dans les régions rurales non reliées au réseau. Objectif : limiter l’exode rural, relancer le développement économique, sanitaire et social des communautés villageoises. Comment ? En alimentant un four à pain, un atelier d’ébénisterie, un dispensaire, une école.  » Au Mali par exemple, poursuit le responsable, seuls 3 % des foyers sont électrifiés. Dans certaines régions, l’électrification ne se fera pas avant trois générations. Alors l’interconnexion Nord-Sud reste une vaste utopie. «  Même discours du côté de l’opérateur privé BP Amoco, le groupe pétrolier qui se diversifie dans le solaire via sa filiale BP Solarex.

A l’issue d’appels d’offres, il a ainsi équipé 1300 maisons isolées du réseau en Tunisie, ainsi que d’autres sites au Maroc où 15 millions d’habitants sont encore dépourvus d’électricité. Pour un tiers de notre humanité qui n’est pas connecté au réseau électrique, l’énergie est un enjeu vital. Reste à savoir donc, s’il est possible, politiquement et économiquement, de concilier l’urgence des besoins des pays du Sud avec les velléités écologiques des pays du Nord.

*Lors de la conférence climatique internationale de Kyoto en 1997, les pays de l’Union européenne se sont engagés à réduire les émissions de CO2 d’ici 2010 de 5 % par rapport à 1990.

A noter :

La 6ème Conférence climatique internationale sous l’égide de l’ONU aura lieu à La Haye en Novembre 2000.

Pour en savoir plus :

Groupe d’étude et de formation sur les outils solaires et les alternatives technologiques :

Maison de la mer, quai Baptiste Guitard, 34140 Mèze

Observatoire des énergies renouvelables :

146, rue de l’Université, 75007 Paris

Agence gouvernementalede l’environnement et de maîtrise de l’énergie (Ademe):

27, rue Louis Vicat, 750015 Paris