En marche pour protéger les enfants talibés du Sénégal

La marche pour les talibés

L’organisation non gouvernementale américaine Tostan a lancé, lundi, à Dakar, une marche pour la protection des milliers d’enfants talibés maltraités par leur maître coranique ou marabout. La marche se termine à Thiès le 20 avril, date de la Journée nationale des talibés. Objectif : faire réagir le gouvernement. Explications de Malick Diagne, directeur exécutif adjoint de Tostan.

Le calvaire des enfants talibés doit cesser. C’est le message que font passer, depuis lundi, les quelque 250 personnes qui ont quitté Dakar pour une marche de cinq jours de protestation et de sensibilisation. L’initiative est organisée par l’organisation non gouvernementale américaine Tostan, qui avait déjà mené, l’an passé, une telle démonstration au cœur de la ville de Thiès (à 70 km à l’Est de Dakar). Thiès, qui sera justement le point d’arrivée, vendredi – date de la Journée nationale des talibés – des marcheurs. Ces derniers sont aussi bien issus de la société civile, du gouvernement ou des secteurs privé et public. Sénégalais pour la majorité, ils souhaitent interpeller le pouvoir, qu’ils jugent inerte, et la communauté internationale sur le drame que vivent les enfants talibés, aujourd’hui estimés à « 300 000 » par Tostan. Au terme de la marche pour le respect des droits de l’enfant, une campagne internationale d’un an sera lancée. Malick Diagne, directeur exécutif adjoint de Tostan au Sénégal, fait le point sur le drame vécu par les enfants qui apprennent le coran dans les daara (écoles coraniques) et ce qu’ils attendent des autorités.

Afrik.com : Quand et pourquoi a été instaurée la Journée nationale des talibés ?

Malick Diagne :
Nous avions commencé de manière intensive en 1994, et pendant trois ans, avec l’Unicef et la mairie de Dakar. Après les choses se sont calmées et on avait presque oublié de célébrer cette journée. Mais au vu de la prolifération des enfants talibés, nous avons décidé d’interpeller l’Etat pour qu’il prenne ses responsabilités. La célébration de la Journée a donc repris il y a quatre ans.

Afrik.com : Pouvez-vous nous expliquer en quelques mots de quoi souffrent les talibés ?

Malick Diagne :
Lorsque les gens viennent au Sénégal, ils sont choqués par leur situation : les enfants, pour certains n’ayant que quatre ans, sont sales, sans chaussures, malades et exploités. Ils s’accrochent à vos manches pour que vous leur donniez de l’argent et qu’ils puissent le ramener au marabout. S’ils n’y parviennent pas, ils sont battus, parfois très sévèrement, car ils représentent une source d’économies très importante. Seule une minorité de marabouts fait un effort avec les talibés. C’est une honte pour le Sénégal et la pire des violations des droits de l’enfant.

Afrik.com : Que revendiquez-vous au cours de cette marche ?

Malick Diagne :
Premièrement, l’application de la loi qui interdit depuis 2005 l’exploitation des enfants à des fins de mendicité. Les coupables risquent trois ans de prison et trois millions de FCFA d’amende, mais ce qui est ridicule est que la loi n’a jamais été appliquée. Deuxièmement, il faut que le ministère de l’Education décide de quels marabouts ont les compétences pédagogiques pour exercer et régule l’implantation des écoles coraniques, qui est actuellement sauvage et anarchique : n’importe qui peut venir, rassembler un groupe d’enfants et créer une daara et se faire de l’argent. Imaginez qu’à chaque fois un marabout demande 250 FCFA par enfants et par jour : à la fin du mois, il se retrouve avec le salaire d’un haut fonctionnaire du gouvernement. Troisièmement, une fois que le marabout sera autorisé à exercer par le ministère de l’éduction, il faut qu’ils reçoivent une indemnité. 40% de notre budget est consacré à l’éducation, mais très peu revient aux écoles coraniques. Quatrièmement, il faut trouver un moyen d’offrir un minimum de confort aux enfants pour qu’ils ne vivent plus dans des conditions indignes. Enfin, les enfants talibés mangent n’importe quoi : les restes gâtés que l’on s’apprête à jeter. On leur donne à eux, mais sinon on les donnerait aux animaux. Un jour un enfant est venu devant la maison d’un de nos membres avec le ventre enflé. Il est décédé avant d’arriver à l’hôpital. Il faut que l’Etat subventionne une ration de riz pour que les enfants ne prennent plus de risques.

Afrik.com : Que reprochez-vous à l’Etat ?

Malick Diagne :
Nous manifestons pour dénoncer le fait qu’il ne prenne pas ses responsabilités. C’est notamment dû au fait que les gens sont un peu fanatiques ici et que les marabouts ont beaucoup de pouvoir. C’est facile de faire campagne si on a les marabouts derrière soit, car tout le monde les écoute. S’ils disent de voter pour untel, les gens le feront. C’est pourquoi nous essayons avec cette initiative de créer un contrepoids, ce qui est une première, obtenir l’aide de la communauté internationale. L’idée est que l’Etat ait plus peur de la communauté internationale que des marabouts car le phénomène des talibés prend des proportions inquiétantes.

Afrik.com : C’est-à-dire ?

Malick Diagne :
Avec l’ouverture des frontières, le Sénégal est devenu l’eldorado de la mendicité forcée. Comme la Gambie applique une loi qui interdit la mendicité et la punit de prison, les talibés arrivent au Sénégal avec leur maître coranique. Il se passe la même chose avec le Mali et la Guinée-Bissau.

Afrik.com : Pour aider ces enfants, vous avez mis en place des associations de familles adoptives de talibés. Quel est leur rôle ?

Malick Diagne :
Ce système existe depuis 2003, mais nous avons voulu le formaliser. Dans chaque quartier où il y a une école coranique, nous avons une association de femmes qui prend en charge un enfant. Elle le nourrit, le lave, le soigne, lave ses habits… Et Tostant rembourse tous leurs frais. Ainsi, chaque talibé a une maman adoptive. C’est une manière d’impliquer les Sénégalais et pas seulement l’Etat.

Afrik.com : Vous dites que chaque enfant a une famille adoptive. Dans ce cas-là, pourquoi la situation des talibés est si alarmante ?

Malick Diagne :
Parce que le nombre de familles n’est pas assez important par rapport au nombre de talibés ! Nous avons 47 associations qui comptent chacune 40 adoptants, ce qui fait 40 talibés adoptés par association.

Afrik.com : Qu’est-il prévu à votre arrivée, vendredi, à Thiès ?

Malick Diagne :
Les marabouts vont nous accueillir pour les célébrations de la journée. Des diplômes seront peut-être décernés aux marcheurs. Ce jour-là, les enfants talibés pourront manger à leur faim, et pas des restes : ils auront un repas spécialement préparé pour eux.

Afrik.com : Si les choses ne bougent pas cette fois-ci, quelle action prévoyez-vous ?

Malick Diagne :
Si les choses ne vont pas mieux, nous allons réfléchir à des stratégies plus fortes. A un moment, nous avions même pensé faire une grève de la faim collective.