Elie Stephenson : « La Guyane réclame son Université! »

Elie Stephenson et Christiane Taubira lors d'une représentation d'une pièce de l'écrivain sur le Pôle Universitaire de Guyane en juin 2011

Face à la montée de la mobilisation en Guyane, le grand écrivain et universitaire guyanais Elie Stephenson a accepté de répondre à nos questions sur la situation des étudiants en Guyane et sur les enjeux de la création d’une Université de plein exercice sur le territoire. Sa parole nette éclaire le conflit qui se développe actuellement…

Afrik.com : Quelle est la situation exacte aujourd’hui?

Elie Stephenson :
Depuis le 8 octobre, c’est-à-dire depuis plus d’un mois, la situation est bloquée : les étudiants se sont mis en grève, rapidement rejoints par les professeurs, enseignants et personnels administratifs du pôle universitaire guyanais. Les manifestations se multiplient, et on assiste à la constitution d’une « union sacrée » entre tous les syndicats, étudiants, enseignants, personnels, mais aussi au sein de la société guyanaise entre toutes les forces politiques représentatives. C’est la Guyane entière qui se mobilise pour « son » Université.

Afrik.com : Quelles sont exactement les revendications?

Elie Stephenson :
Tout part d’une revendication particulière : l’ouverture d’une licence « environnement » qui avait été annoncée, et n’a pas été réalisée à la rentrée. Du coup, les étudiants inscrits dans cette filière se retrouvent en rade, et cette injustice a fédéré autour d’elle d’autres revendications sous-jacentes qui concernent à la fois l’état du campus, et les moyens dont disposent les étudiants : pas de bibliothèque universitaire, pas de restaurant universitaire, pas de transports collectifs pour atteindre le campus… Aucune vie étudiante n’est possible sur place!
A cela se sont ajoutés de graves problèmes de gouvernance au sein de l’Université Antilles-Guyane (UAG) : la nouvelle Présidente de l’UAG, Corinne Mendé-Caster parle de 10 millions d’Euros de créances non couvertes, elle reconnaît des retards importants dans le paiement des vacataires, elle s’étonne de la disparition de 90% des pièces comptables et parle de son mandat comme d’un « héritage lourd à assumer ».
Sur le pôle Guyane, la situation est ubuesque : un poste de Professeur d’économie était réclamé, c’est un Professeur de géographie qui a été nommé. De même un Professeur de musicologie arrive, alors qu’il n’y a pas de filière musicologie en Guyane. C’est absurde.

Afrik.com : Comment se déroule le mouvement de protestation?

Elie Stephenson :
Aujourd’hui nous sommes face à une grève exemplaire, car elle n’est pas catégorielle mais générale. La Région Guyane, le Conseil général, le Syndicat Intercommunal de Guyane se sont joints aux revendications, et toutes les centrales syndicales sont unies aux côtés du Collectif étudiant. On peut parler « d’Union sacrée »… Il y a eu cette semaine une marche de plus de 2000 personnes à Cayenne, avec en tête de cortège Madame le Maire de Cayenne et le Président du Conseil Général. Même chose à Saint-Laurent, avec plusieurs centaines de personnes, parmi lesquelles le Maire de Saint-Laurent, l’ancien Ministre UMP Léon Bertrand. Tous les partis politiques prennent position en faveur de la création d’une Université de plein exercice en Guyane.

Afrik.com : Cette réforme serait-elle difficile à mettre en oeuvre?

Elie Stephenson :
Evidemment non ! Rien n’est plus simple, puisqu’il existe déjà un Pôle universitaire en Guyane, dépendant de l’UAG! Donc pour résumer : 1/ Il existe déjà une infrastructure administrative. 2/ Les moyens matériels de son fonctionnement sont déjà isolés et gérés en son sein. 3/ Il existe déjà un pool d’enseignants de qualité. 4/ 20 ans d’existence de ce Pôle ont permis d’accumuler une expérience solide, avec des particularités liées à la situation guyanaise. Conclusion : la centralisation au sein de l’UAG n’a rien apporté, au contraire !
Le sort du Pôle universitaire guyanais est particulièrement préoccupant au sein de l’UAG, car il souffre d’un traitement défavorable, qui est au coeur des revendications actuelles : par exemple « l’IES Guyane » compte 1576 étudiants, contre 1547 pour « l’UFR Guadeloupe Sciences exactes et naturelles » : mais il ne dispose que de 46 enseignants contre 108 à l’UFR guadeloupéen, dont 4 Professeurs et 28 Maîtres de Conférences, contre 28 Professeurs et 70 Maîtres de Conférences pour l’UFR Guadeloupéen : 70% des enseignants sur le Pôle guyanais sont des vacataires, et la plupart reçoivent leurs salaires avec beaucoup de retard… Est-ce normal? Est-ce équitable? La réponse est évidente.
Par ailleurs, nous avons déjà assisté à la création d’autres Universités comparables en Outremer : ainsi l’Université française du Pacifique créée en 1989 a donné logiquement naissance en 1999 à deux Universités de plein exercice, l’Université de Nouvelle-Calédonie et l’Université de la Polynésie française, qui elle-même a donné naissance en 2011 à l’Université de Mayotte, qui ne compte que 650 étudiants. Est-ce difficile? Il suffit d’un décret.
Or la situation guyanaise est particulièrement propre au développement d’une Université de plein exercice : elle compte déjà beaucoup d’étudiants, et le territoire accueille un grand nombre de centres de recherche avec lesquels des synergies locales seraient possibles, comme l’INRA, l’ENGREF, l’Institut Pasteur, l’IRD…

Afrik.com : Quels seraient les avantages que l’on pourrait attendre de la création d’une Université de Guyane?

Elie Stephenson :
Ils sont multiples! Premièrement, sur le plan économique, la croissance rapide de la population guyanaise crée un besoin croissant pour les jeunes, qui doivent faire leurs études en Guyane même, car ils ne peuvent pas assumer les frais liés à des études en Europe. Deuxièmement, les bacheliers peuvent travailler sur place pour financer leurs études, et cela freine la « fuite des cerveaux » dont souffre le territoire. Troisièmement, cela permet au tissu associatif, économique, mais aussi sportif et culturel guyanais de travailler dans la durée, sans subir les interruptions dans le suivi que causent les périodes d’études au loin. Quatrièmement, l’Université de Guyane pourrait facilement bénéficier des partenariats économiques avec les autres acteurs locaux, industriels ou commerciaux, qui permettraient d’adapter les formations aux besoins du marché de l’emploi en Guyane. En particulier, les brevets qui seraient déposés par l’Université de Guyane et ses chercheurs seraient source de valeur ajoutée locale ! Or dans ce domaine le potentiel est gigantesque, du fait de la présence d’un environnement exceptionnel qui permet d’envisager des découvertes importantes. Face à tous ces arguments, et à la demande unanime du territoire, personne ne comprend aujourd’hui les atermoiements du gouvernement !

Elie Stephenson et Christiane Taubira lors d'une représentation d'une pièce de l'écrivain sur le Pôle Universitaire de Guyane en juin 2011